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NOUTELLE ÉDITION
QUEBEC
IMPRIMERIE A. COTÉ ET Cie
1877
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AVIS AU LECTEUR
POUB L'ÉDITIOK DE 1801
C'était en 1836 ; et nous voguons à pleines voiles
sur ' 61. — Il y a donc vingt-cinq ans ! et vingt-cinq
^ ans ne forment-ils pas un quart de siècle ? — Eh bien,
soit ; disons-le bravement : il y a vingt-cinq ans, j'étais
invité par monseigneur Turgeon, évêque de Sidyme,
à l'accompagner, avec deux de mes confrères, durant
le cours de la visite épiscopale, qu'il allait faire dans
le district de Gaspé. Alors curé de Saint-Isidore de
Lauson, paroisse nouvellement née et resserrée de toute
part par la forêt, je profitai avec joie de l'occasion, pour
visiter les côtes du golfe Saint-Laurent.
La Gaspésie
Durant le cours du voyage, je jetai sur le papier des
notes, que je rais en ordre à mon retour, et qui depuis
sont rest6» dans mes cartons. Elles présentent quelque
intérêt, au moment où cette belle partie du Canada
semble attirer l'attention toute particulière de nos légis-
lateurs, des spéculateurs sur les terres, et des agents de
rémigration norvégienne. Elles peuvent aussi servir à
faire comprendre les grands changements qui s'y sont
opérés depuis vingt-cinq ans ; car la Gaspésie de 1861
aura peine à se reconnaître dans la description de la
Gaspésie de 1836.
Puisqu'il en est ainsi, ami lecteur, voici ces notes, que
je vous offre telles quelles, après les avoir éventées,
époussetées et vernies,
J. B. A. FEBLAND^ FTBS.
LA
G A s P É s I E
CHAPITRE PREMIER
Le départ — Un canot sauvage — La Sara^ aes passagers et son équipage-—
Le Pot-à-l'Eau-de-Yie — Le Blc et ses sourenirs — Le sauveur de la patrie
— Navigation des mouettes — Le cap Ghates,
Juin, t5.
|isSE la misaine !... Envoie la barre pour
qu'elle arrive Largue les amarres
de Tavant! Une voix brève et accentuant
fortement les mots avait jeté ces ordres, et la
manœuvre s'était faite au gré du commandant ;
l'avant de la goélette s'éloignait lentement du
quai, au souffle de vent qui donnait dans la
seule voile déployée. — " Capitaine !.... capi-
8 La Oaspcsie
taine ! " répète le même officier, le second. —
*' Le capitaine est allé dire adieu à sa femme ! ^
— " C'est bien le temps d'y aller quand on va
partir. Jette une amarre sur le quai. " — L'a-
marre lancée tombe à mi-chemin ; mais un bras
plus nerveux et plus expert la pousse jusques
à terre, où elle est arrêtée ; l'avant de la goélette
se rapproche du débarcadère, et enfin le capi-
taine Constant Y., la joue encore humide du
dernier baiser de sa chère épouse, foule du pied
le pont de sa bien-aimée Sara^ de sa troisième
moitié, comme le dirait un enfant de l'Irlande.
Le cœur du brave homme est, en effet, à peu
près partagé entre sa femme et ses deux goé-
lettes. Qui oserait lui en faire un crime ? Une
goélette obéit à son maître et garde le silence ;
c'est ce que le marin n'obtient pas toujours de
sa femme !
Le capitaine V. prend avec dignité le com-
mandement de son bâtiment ; les amarres se
détachent de nouveau ; un léger souffle du
La Gaspésie 9
sud-ouest soulève à peine les yoiles, et la Sara
s'ébranle.
" Adieu ! adieu ! envoyez-nous de vos nou-
velles. — Nous attendrons vos lettres à Percé. —
Bon voyage. — Que le Seigneur vous garde jus-
qu'à votre retour." — Ces adieux s'échangent
entre un groupe de personnages sur le quai et
les passagers réunis sur le pont. Quelques
coups de canon retentissent sur la rivière Saint-
Charles ; trois hourrahs sont poussés par les
nombreux spectateurs ; trois autres par les ma-
telots,... et tout se tait.
La Sara glisse silencieusement sur la surface
unie du bassin de Québec. Le soleil vient de
se cacher derrière les montagnes de Charles-
bourg ; aux premiers jours de son croissant, la
lune répand une lumière faible et incertaine.
La conversation a cessé parmi les passagers ;
leurs regards demeurent attachés sur la vieille
cité de Champlain. Les toits brillants de la
10 La Gaspésie
haute-ville reflètent encore les dernières lueurs
du crépuscule, tandis que des masses d'ombres
se projettent sur la basse-ville et sur la longue
ligne de ses quais, que bordent de nombreux
navires. Au pied des monts laurentins, sur la
rive gauche, s'étendent les habitation^ de Beau-
port, qui se déroulent comme un cordon blan-
châtre sur un fond obscur ; à droite, la côte
escarpée du sud se dresse, présentant un rideau
noir, au-dessus duquel scintille le clocher de la
Pointe-Lévis.
Quelques-uns des voyageurs laissent, sans
doute, errer leurs pensées sur les amis qu'ils
viennent de quitter. Aspirant après le moment,
où, entourés d'un triple cercle d'auditeurs, ils
pourront jouir du privilège accordé aux tou-
ristes, tout bas ils répètent le refrain d'une
vieille chanson des pays hauts :
Quand Je Tiendrai de mon voyage,
Chez moi viendront les curieux ;
Je mentirai selon l'usage.
Et l'on ne m'en croira que mieux.
La Gaspésie 11
Mais ttn devoir les appelle ; partant pour
tine mission évangéliqne, ils ont besoin que
Tange du Seigneur les accompagne. Ils s'age-
nouillent tous ensemble sur le pont, et prient
le Dieu des consolations de les avoir en sa
sainte garde et de faire fructifier le bon* grain
quHls vont semet.
En ce moment passe^ sous la proue du vais-
seau, un canot d'écorce, portant toute une famille
sauvage. Le père et la mère conduisent cette
frêle embarcation, dont les bords s'élèvent de
quelques doigts seulement au-dessus de Teau ;
les enfants et les chiens, couchés pêle-mêle, dor-
ment dans la plus profonde sécurité, au milieu
des ustensiles de ménage, des couvertures, des
peaux et des pièces de la tente. Comment celui
qui protège et qui soutient sur les eaux cette
faible écorce, pourrait-il oublier les hommes qui
placent en lui toute leur confiance ?
Le vent fraîchit ; le saut de Montmorency
m La Gaspésie
«^rt>
gronde ; nous voici entrés dans le chenal qui
sépare Pile d'Orléans de la côte du sud ; il est
déjà dix heures du soir. A demain ]
Juin, 16.
Youlez'-Tous connaître la Sara^ ses passagers
et son équipage ? Suivez-moi. — Voyez cette
gentille goélette, à la coupe gracieuse; élan»
Cée, svelte, on la dirait impatiente de cottrir
ses quatorze ncèuds devant une brise fraîche.
Ses longs mâts portent chacun une seule voile ;
mais quelle voile ! cent quatre-vingts verges
de toile sont entrées dans celle du grand màt.
Trois fortes ancres, dont les chaînes sont soi*'
gneusement roulées à Tavant, pourront domp-
ter la légèreté de la Sara^ même par les plus
gros temps. Derrière son couronnement est
suspendue une petite chaloupe ; sur le pont, en
est une plus lourde et plus solide, qui servira
au débarquement des passagers, et au transport
du bois nécessaire pour alimenter le foyer de
la cambuse. Près dû beaupré, tin canon allonge
Là Gaspésie là
là tête par-dessus le plat-bord, prêt à proclamer
notre arrivée oti notre passage, et à lancer au
loin nos adieux.
[Descendons cet escalier. Voici la chambrô
dite du capitaine, quoiqu'il n'y doive point pa-
Maître pendant le voyage : elle renferme un lit
»
à bâtord, et un à tribord. Sur Tun, est étendu
le rubicond curé de L., occupé à voyager dans
le pays des rêves ; sur l'autre gît en paix un
honnête vicaire de Québec, M. N., biberniende
nation. Des rideaux protègent leur sommeil
tîontre la lumière, que deux vitraux laissent
pénétrer dans cette demeure soporifique.
Par un^ porte à droite, vous enttez dans un
petit salon, enlevé pour la circonstance à la
x^ale, dont il est sépare par une cloison tempo*-
taire. Passez à l'intérieur, et ne craignez point
d'éveiller les dormeurs, car, dans celte pièce
«comme dans la précédente, les planches du
14 La Gaftpétte
parquet sont cachées sous des tapis, qui étouffent
le brtdt des pas. Une lampe^ suspendue ati
lambris, jette encore assez de Inmière pour que
TOUS puissiez examiner Tappartement. Ici re-
posent Monseigneur l'évêque de Sidjrme, son
secrétaire M. T., et le cttré de Saint-Isidore ; un
quatrième lît^ dressé d'avance, senrira dans le»
occasions où il faudra elexcer Thospitalité .
Au milieu .de cette ciambte et solidement
fixée au plancher par des écrons, est une table
préparée pour les repas, pour Tétude et la toi-
lette ; c*est^ en un mot, une table universelle, à
laquelle, dans les gros temps, on adoptera un
cadre mobile, destiné à tenir dans Tordre les
plats, les assiettes et les bols, lorsque la Sara
s'avisera de pirouetter. De c6té et d'autre, ont
été i>ratiquées des^ armoires, où pourront se
ranger, sans confusion, les provisions de voyage
et les articles qui appartiennent au domaine du
maître-d^hôtel; — Voilà pour la topographie,
La GcLspésie 15
pour le personnel et le matériel du quartier
aristocratique de la Sara.
*
Bemontons sur le pont. — Ces deux cages
renferment des poules ; jadis paisibles tenan-
cières d'une basse-cour, elles sont aujourd'hui
ballottées sur les flots de la mer. Trop heu-
reuseSf si un jour elles pouvaient rentrer au
poulailler maternel, pour raconter à leurs com-
pagnes d'enfance ce qu'elles ont vu et souffert
sur la terre et sur la mer ! Vain espoir ! Avant
la fin du voyage elles auront ignominieusement
terminé leur carrière dans une cambuse.
Nous voici enfin rendus au panneau qui ouvre
sur la cale. Ami lecteur, en descendant, prenez
garde aux barreaux de l'échelle, et baissez la
tête quand vous serez descendu. Gomme vous
désirez connaître tous les habitants de la Sara^
marchons. En nous éloignant de la lumière,
nous nous avançons vers les ténèbres inté*
16 A» GaspésU
rieures ; coffres, caisses, barils, voilà les maté-
riaux qui ont servi à construire le chemin qui
mène à la chambre de l'équipage : le capitaine
V., ayant entendu parler des chemins à la ma-
cadam, a établis une route selon ce système, au
fond de cale de la Sara. Une lampe éclaire
l'appartement, dont le sous-sol est formé de
trois cents minots de sel. Ici règne le capitaine
Constant V. ; viennent ensuite Benne V., son
fils, second de la goélette ; Louis F. et Moyse L.,
matelots ; Jacquot, surintendant de la cambuse
de l'équipage ; Mathieu, engagé par Monsei-
gneur l'évêque de Sidyme, comme maître-
d'hôtel, cuisinier, économe, servant de messe ; et
enfin Hector, chargé de prêter main-forte au
dernier personnage, tant au spirituel qu'au
temporel.
Il est cinq heures et demie du matin ; aux
sons d'une clochette, hors du lit culbutent les
habitants des deux chambres de l'arrière. —
Là Gaspésie 17
" Où en sommes-nous ?" — " Beau temps. Le
vent a été faible tonte la nuit ; il commence à
fraîchir. Voilà l'île aux Grues. Voyez à droite
le village de Saint-Thomas avec sa grande église-
Trente voiles ! nous sommes au milieu d'une
flotte partie avant nous^ et nous lui apportons
une brise favorable- **
Les belles et riches campagnes du sud s'éten-
dent à notre droite, tandis que sur l'autre bord
nous côtoyons Tîle aux Grues et Tîle aux Oies,
au-dessus desquelles apparaissent les montagnes
du nord. Plus bas, sont quelques îlots nommés
les Piliers Boisés ; l'on voit des milliers de
taches blanches s^ élever alentour, tournoyer et
s'abattre ; ce sont, nous dit-on, des pigeons de
mer, dont les évolutions rapides semblent prêter
Ja vie et le mouvement à ces rochers arides.
La Sara poursuit gaîment sa course, laissant
derrière elle les bâtiments qu'elle a facilement
18 La Gaspésie
rejoints. Un point brillant paraît bien loin en
ayant ; il grossit ; des yoiles se détachent de la
masse ; une coque de bâtiment s'arrondit, s'é-
largit, et bientôt nous avons dépassé quelque
lourd navire, un brick aux flancs noirs, ou une
légère goélette faisant la même route que nous.
Vis-à-vis de la Eivière-Ouelle, des marsouins
commencent à se montrer ; on dirait une grande
roue de moulin faisant un demi-tour hors de
l'eau et s'enfonçant subitement. Far un mou-
vement de rotation, cet animal déploie succes-
sivement à l'air toutes les parties de son dos,
depuis la tête jusqu'à la queue. Quelques loups-
marins, véritables tritons de la fable, dressent
leur tête de chien, nous considèrent avec une
curiosité mêlée d'une légère dose d'imperti-
nence, et disparaissent, après avoir à loisir exa-
miné les passants. Cependant M. F. est là, le
fusil à l'épaule, prêt à les punir de leur impu-
dence, si seulement ils voulaient se mettre dans
La Gaspésie 19
la direction du plomb qu'il lance contre eux.
Leur nombre s'accroît à mesure que nous appro-
chons de l'île aux Lièvres, près de laquelle des
brassées de loups-marins font mille évolutions.
Quelques centaines d'individus s'avancent à
notre rencontre, avec rapidité et sur une seule
ligne^ comme pour défendre leur domaine. Puis
les rangs se brisent, des escouades de vingt et
de trente se forment, tournent, se croisent, se
poursuivent, s'évitent. Semblables à de nou-
velles levées, ils défient l'ennemi, tout en ayant
le soin de se tenir à une distance respectueuse
de ses coups. Leurs bravades excitent l'ardeur
de M. F. ; le plomb vole sur les eaux ; les loups-
marins plongent, reparaissent un peu plus loin
et font le pied-de-nez à leur persécuteur. Dans
la chaleur du combat, quelques coups de fusil
sont dirigés vers une goélette voisine, dont les
matelots, peu désireux de tomber sous un plomb
adressé à de vils animaux, prennent la liberté
de réclamer. — " Goélette, ahoy ! " — " qui vive ! "
20 La Gaspésie
— " Voudriez- vous, s'il vous plait, avoir la bonté
de ne pas tirer sur nous autres. " — La demande
était raisonnable et polie ; nos voisins s'étaient
montrés neutres dans la question ; il fallait res-
pecter leur neutralité pour notre propre intérêt,
car, en se joignant à la partie adverse, ils au-
raient fait pencher contre nous les plateaux de
la balance !
7} h. du soir.
Le vent est tombé ; nous mouillons à quel-
ques arpents de terre, au-dessus de Pot-à-l'Eau-
de^vie. — Pot-à-l'Eau-de-vie est un rocher élevé,
portant peu de traces de végétation ; il était
autrefois couronné par un télégraphe, dont les
longs bras s'agitaient fréquemment pour signa-
ler le passage des navires de commerce. Nous
sommes bientôt environnés des bâtiments que
nous avons devancés dans le cours de la jour-
née; les uns après les autres, ils viennent se
réfugier au mouillage, pour attendre un vent
favorable. Au' silence qui régnait en ce lieu.
..4>
Ui-^ij.
La Gaspésie 21
^^■«•^■«I^P«Wa^Bi^W««MMniVl««^^^ia^i^a-«^— WM^^B^W^-^«~>OTBM«^B^a^MW«^BMBatf -BMM^MaM^Wi^B^a^^^B^M^Ha^Hi^MNiHM^a^i^
i quelques heures, ont succédé des bruits
18 : la chute des ancres à Teau, le cliquetis
fiaînes se déroulant sur le pont, les sifflets
:>mmandement, les cris des matelots, en
assez pour jeter Tépouvante parmi les
►marins, et pour troubler la paix des ca-
sauvages, qui se lèvent en nombreuses
B et vont chercher un gîte ailleurs.
9 heures du soir.
lune est à l'horizon, prête à se coucher ;
^^ >uyement et le bruit ont cessé ; Ton n'en*
H ^j [ plus que le pas mesuré du matelot de
. ^^ t, le murmure de la vague qui caresse
r^^ ement le flanc de la goélette, et, au loin,
1 -* .Tiffle sourd des marsouins.
Des flottes nombreuses se rassemblent sou*
vent dans ce havre ; retenus par les vents
contraires et les courants, les bâtiments de
commerce, les navires chargés d'immigrants
22 La Gaspésie
viennent, l'un après l'autre, se réfugier entre
ces îles. Alors que de scènes bruyantes se pas-
sent en ces lieux ! Combien de fois ces rochers
ont retenti des cris de la discorde et de l'ivresse !
Combien de malheureux, forcés d'abandonner
les pays de l'Europe, pour se créer un établis-
sement au sein des forêts vierges de l'Amérique,
ont, à leur arrivée sur ces bords étrangers, versé
des larmes amères, en se rappelant la patrie
abandonnée pour toujours ! Que d'infortunes,
que de crimes se sont reposés à l'abri de ces
rochers ! Un vent favorable venait-il à passer
sur ces eaux, les voiles se déployaient, les folles
joies et les profondes tristesses s'envolaient ; et
le havre de Pot-à-l'Eau-de-vie rentrait dans la
solitude et le silence ordinaires.
Juin, 17.
Située à trente-six lieues de Québec, l'île aux
Lièvres est étroite, longue et encore couverte
de bois. Elle ne renferme point d'autres habi-
tants que les hôtes aux longues oreilles qui lui
La Ga$péÈi'é 23
ont imposé letir nomv Un amateur de la retraite^
de la chasse ou de la pêche, y trouverait un asile
bien agréable pendant Tété;
m
Nous profitons d*un souffie de ^rent pôtir alleï
înouiller près du haut de 1 île Verte. S'il faut
en juger par les apparences, nous approchons
du domaine du Vieux Neptune.
Hier et aujourd'hui, nous avons traversé deii
Iras de marée couverts de capelans. Les capelans,
pour la taille et la formej ressemblent un peu
aux éperlans, et exhalent une forte odeur de
concombre. Au temps du frai, ils sont jetés au
rivage par les vagues ; la toer, en se retirant,
les reporte au large, mais dans un tel état d'en*
gourdissement qu'on les croirait morts. "Veut-on
alors les prendre dans la main, on s'aperçoit à
leurs frétillements et à leurs efforts pour s'é-
chapper, qu'ils sont encore fortement attachés
à la vie.
Ùi La Gaêpésie
Autrefois la morne remontait jusqu'au-dessilâ
de Tîle Verte. ^ Les temps sont changés ; nos
pécheurs jettent à l*eau plusieurs lignes, qui
sont soigneusement surveillées, mais inutile-
ment, car toute la pêche se borne à un concom-
bre de mer. Les sarants ont probablement
donné au concombre de mer quelque nom grec,
que les matelots ignorent; quoiqu'il en soit^
Tétre lui-même n'en est pas moins curieux. Il
semble appartenir et au règne végétal et au
règne animal, étant composé d'une longue tige»
attachée par ses racines à un petit caillou, et
d'un corps qui a la forme d'un œuf avec la cou-
leur d'un champignon, et qui renferme du sang
et des intestins.
Pendant que les passagers s'occupent de la
pèche, les matelots ne perdent pas leur temps.
Les uns mettent de l'ordre sur le pont ; d'autres
1 I>«puii 1966, la morue a reparu, non-seulement à l'Ile Verte, mais encore
^ quelques lieues plus haut, vis-à<yisde la rivière du Loup, où des pôoheuvi
«n oui pris plusieurs.
La Gaapésie 26
dressent et peinturent un mât de hune, qui ne
servira qu'à porter le pavillon. Comme la Sara
paraît pour la première fois sur les eaux du
Saint-Laurent, elle n'a pas encore eu Toccasion
de mettre sa toilette au complet. L'équipage
s'occupe de la gréer en plein. Bâtie à Saint-
G-régoire pendant le cours de l'hiver et lancée
ce printemps, elle était descendue pour prendre
un chargement à Québec, où elle a été nolisée
pour le voyage de la baie des Chaleurs, par
monseigneur l'évêque de Sidyme.
Juin, 18 (0 h. A. M )
Un faible vent nous a, pendant la nuit, portés
vis-à-vis de l'île aux Basques, ainsi nommée
parce qu'autrefois les Basques avaient, en ce
lieu, formé des établissements pour la pêche,
pour l'exploitation des huiles de poisson, et
surtout pour faire la traite des pelleteries avec
les sauvages de Tadoussac. Durant la première
partie du dix-septième siècle, la compagnie de
B
26 La Gaupésie
la Nouvelle-France eut plusieurs fois à se plain-
dre du commerce de contrebande que faisaient
les Basques, les Hollandais et aussi les Anglais,
quand ils en trouvaient l'occasion.
Jusqu'ici le bulletin sanitaire n'a eu à enre-
gistrer que des .rapports favorables ; la santé
publique était bonne dans la petite commu-
nauté, l'appétit était encore meilleur. Aujour-
d'hui, il y a perte d'appétit chez M. T. ; puis
chez Hector et enfin chez Jacquot. Ce n'est
pas tout ; une maladie se déclare, et c'est bien
le terrible mal de mer. Tous trois pâlissent,
s'agitent et font de violents efforts. Autour d'eux
se rassemble un groupe de spectateurs ; per-
sonne, cependant, np s'apitoie sur le sort des
malheureuses victimes. Qu'.elle est affligeante
la situation d'un pauvre malade, étendu sur les
planches du pont, la face dans la poussière, et
ne levant les yeux que pour contempler des
visages riants ! Prête-t-il l'oreille aux chuchotte-
La Gaspésie 27
ments des assistants, dans Tespérance de saisir
quelques mots d'encouragement ? Il reconnaît
qu'il est l'objet de leurs mauvaises plaisanteries.
Veut-il se lever pour faire face aux railleurs ?
Ses jambes ploient sous le poids de son corps
et le laissent tomber, exposé à de nouvelles
insultes. Une seule consolation lui reste ; c'est
l'espérance de pouvoir un jour rire à son aise
de ses persécuteurs, lorsqu'ils auront eux-mêmes
été abattus et désarmés par la maladie. Les
désastres de la journée sont causés par un fort
vent de nord -est, en face duquel la Sara s'agite
avec violence.
Nous côtoyons la rive méridionale du fleuve,
bordée de montagnes dans cette partie. En
aval, les hauteurs sont taillées perpendiculaire-
ment et prennent le nom de murailles du Bic.
Jadis le chemin entre les Trois-Pistoles et le
Bic suivait les bords du fleuve. Dans cette
distance de vingt-sept milles, un seul lieu de
28 La Gaspésie
repos s'offrait au voyageur ; c'était la maison de
la veuve Petit, dont le nom est longtemps resté
célèbre dans ces parages. Le vent continuant
d'être contraire, nous jetons l'ancre près de l'île
du Bic, qui est séparée de la terre ferme, par
un chenal d'environ une lieue de largeur.
Autrefois M. D'Avaugour, gouverneur du
Oanada, avait formé le projet d'ouvrir un port
et d'établir un entrepôt pour le commerce, dans
la baie qui est vis-à-vis de l'île du Bic. Les
navires venant de France se seraient arrêtés en
ce lieu, y auraient déposé leurs marchandises,
et pris pour le retour les fourrures et autres
articles d'exportation fournis par le Canada. Ce
projet, alors abandonné comme beaucoup d'au-
tres, a depuis été remis sur le tapis et finira
peut-être par se réaliser.
Près d'une des pointes qui protègent le mouil-
lage à l'entrée de la baie du Bic, est un îlot
La Gaspésie 29
nommé TIlet-au-Massacre ; ce nom lui vient de
ce qu'on j a découvert, dans une caverne, des
squelettes d'hommes, de femmes et d'enfants.
La tradition rapporte que des Micmacs s'y réfu-
gièrent un jour pour éviter la poursuite d'une
bande de guerriers iroquois, et furent massacrés
par leurs féroces ennemis.
Nous voici tranquillement à l'ancre, et tous
les malades sont déjà sur pied. Gomme il est
midi, nous allons dîner ; puis nous irons visiter
la belle île du Bic. Quel plaisir de marcher sur
un sol ferme, quand on a été durant trois lon-
gues journées à battre le pont étroit d'une
goélette ! La mer est si calme, et le dîner durera
si peu de temps, qu'il n'est pas nécessaire
d'attacher à la table le cadre protecteur ! Triste
destinée des projets de l'homme ! A peine a
commencé le cliquetis des couteaux et des four-
chettes, que voici bien une autre fête : " Le
plus terrible des enfants que le sud eût portéi
30 La Gaspésie
jusques-là dans ses flancs, " se rue contre nous,
sifflant, rageant, hurlant. Gomme il souffle dans
la direction favorable, le capitaine se décide à
profiter de sa mauvaise humeur ; on lève l'ancre,
les voiles sont tendues ; la Cara a senti Téperon,
elle tremble dans tous ses membres, elle se
penche et s'élance. De la salle à dîner, un cri
de détresse s'est fait entendre ; ce n'est pour-
tant rien de sérieux, car il est suivi de rires
homériques. Potage, assiettes, verres, pain, plats,
se précipitent, dans une admirable confusion,
sur les genoux de M. F., qui mais non !
jamais il n'a reculé devant de tels ennemis. Sa
vaste poitrine affronte la tempête ; elle offre une
digue, contre laquelle viennent se briser les
flots tumultueux de biftek et de potage. D'une
main il saisit un plateau qui s'agite sur sa base,
de l'autre, il arrête la soupière renversée ; il
cherche encore s'il n'aurait pas une troisième
main, pour achever de mériter le titre de sau-
veur de la patrie.
La Gaspésîe 31
Pendant ce vacarme, dolente est la figure des
convives placés de l'autre côté de la table ;
nouveaux Tantales, ils restent l'arme au poing,
tandis que leurs assiettes sont allées grossir les
dons que la -fortune entasse sur leur courageux
confrère. La nécessité stimule enfin les plus
lâches ; un prompt secours est porté à M. F. ;
les fuyards sont ramenés à leur poste ; l'ordre
se rétablit sur la table, pendant que l'insouciante
Sara, sans s'occuper de ces commotions intes-
tines, file ses douze nœuds à l'heure, entre l'île
du Bic et Rimouski.
Mais ce vent enragé ne peut durer longtemps ;
en moins de deux heures après notre départ,
nous avons dépassé l'île Saint-Earnabé. Le
vent tombe ; la goélette n'obéit plus au gou-
vernail ; une forte houle fait trébucher ceux
qui n'ont pas la jambe marine ; aussi le malaise
des estomacs se développe d'une façon alar-
mante. L'heure du souper est arrivé sans que
82 La Gaspésie
l'appétit se manifeste ; Tan prend un léger
repas sur le pont, pendant que d'autres préfè-
rent sommeiller à jeun. Cependant la maladie
ne se déclare franchement que chez M. T., déjà
atteint dans le cours de la journée.-
Juin, 19, dimanche.
Fendant toute la nuit dernière, la goélette a
été agitée par le roulis ; les craquements con-
tinuels des cloisons ne nous ont guères permis
de dormir. Aujourd'hui, la mer est encore très-
grosse, quoique l'air soit parfaitement calme.
La Sara éprouve le supplice d'Ixion attaché à
la roue ; lorsqu'elle roule au bas d'une vague,
l'on dirait que toutes les pièces de sa charpente
se disloquent. Les mouvements saccadés des
manœuvres rappellent les convulsions d'un
épileptique ; tandis que le frottement des guis
contre lés mâts produit des sons déchirants,
comme les ràlements de la mort. Quand arrive
quelque énorme vague, soulevant la goélette et
la laissant brusquement retomber, chacun de
La Gaspésie 33
nous sent son cœur voler et prêt à lui sauter
dans la bouche.
Vers 8 heures du matin, un vent frais du nord-
ouest nous arrache à notre situation désagréable ;
car, une fois sous voile, le bâtiment prend une
allure plus convenable et moins fatigante pour
ceux qu'il porte.
A huit lieues de Rimouski se trouve la rivière
de Métis, où M. Price a établi de grandes scie-
ries. Ces moulins, dit-on, ont éloigné de la
rivière les saumons qui la fréquentaient.
De ces nombreuses scieries, s'échappent des
bouts de planches et des rognures de madriers,
qui sont portés au large par les vents et les
courants, et qui, pour certains oiseaux de mer,
deviennent autant de navires improvisés. Deux
ou trois mouettes s'établissent sur un de ces
bâtiments, dont le pont n'a guères que quelques
34 La Oaspésie
pouces en superficie, et s'abandonnent au gré
des flots. Pendant le cours de la journée, nous
rencontrons plusieurs de ces navires lilliputiens,
que l'équipage abandonne au moment où le fusil
du chasseur se lève menaçant. Sans avoir re-
cours aux sociétés d'assurance, la mouette a
bientôt réparé sa perte ; car, à quelques brasses
plus loin, elle trouve une autre nacelle, sur
laquelle elle se livre de nouveau aux agréments
et aux peines de la navigation. Une forte vague
vient-elle se dérouler sur le petit vaisseau ? d'un
coup d'aile, la mouette s'élève au-dessus et re-
tombe avec une adresse admirable sur son gail-
lard, dès que le danger s'est éloigné.
Vers 4 heures du soir, nous passons vis-à-vis
du cap Chates, hauteur que l'on peut apercevoir
de fort loin en mer ; c'est un énorme jalon, qui
sert de* borne entre le district de Québec et
celui de Gaspé. A quelques lieues en arrière
s'élèvent les hautes cimes des Ghikchâks ; sur
La Gaspésie &6
leur pente d'un bleu foncé, se détachent de
langues lisières blanches, qu'à cette distance
l'on serait tenté de prendre pour des, couches
de neige. Cette chaîne de montagnes appartient
au système des AUeghanies, et se relie aux
montagnes vertes du Vermont ; elle court pres-
que parallèlement au Saint-Laurent, et va se
terminer par le Fourillon, près du cap des
Rosiers.
Au nord du fleuve, et environ à dix lieues du
cap Ohates, est un phare, placé à la Pointe-des-
Monts ; les montagnes qui s'élèvent en arrière
de cette pointe basse sont les dernières terres
du nord que l'on aperçoive de la rive méridio-
nale du grand fleuve, les deux côtes s'éloignant
ensuite rapidement, à mesure qu'on s'avance
vers le nord-est. A une lieue du cap Chates,
près de la rivière du même nom, est un établis-
sement renfermant six familles. Une chapelle,
qui y avait autrefois été érigée, est maintenant
86 La Gaspésie
en rnines, et les habitants de ce lieu assistent
à la mission qui se donne annuellement à Sainte-
Anne des filonts. ^
1 La mission da oap Chates est aujoard'hal florissante; elle renfermait,
en ]860| une population de 623 âmes.
CHAPITRE DEUXIÈME.
Sainte-Anne des Monts — Un Tillage de pécheurs — lie Mont- Louis — Le
braiUard de la Madeleine — La rivière an Benard — Les pècheiies —
Une chasse à la poursillei suivie de réflextions — Un Joup marinqui
cause en anglais — Le beaupvé, et one heure de méditation sur le passé,
le futur et le présent.
Vers 6 heures du soir, poussés par un fort
vent de nord-ouest, nous doublons la pointe de
Sainte- Anne des Monts, située à un peu plus de
trois lieues du cap Chates. Comme le capitaine
V. ne connaît point l'entrée de la rivière, nous
mouillons à une demi-lieue de terre. Quelques
coups de canon annoncent aux habitants de
Sainte- Anne l'arrivée de l'évêque, qui est attendu
depuis quelques jours. Une berge se détache
aussitôt du rivage ; elle nous amène un pilote,
qui, pour éviter des cayes dangereuses, jette la
88 La Gaspésie
goélette sur un banc de sable, à cinquante pieds
de rentrée du petit port. Par bonheur, la mer
est presque basse ; nous pourrons facilement
nous remettre à flot, quand elle montera.
A peine avons-nous eu le temps de rire de
notre malheur, que nous voyons arriver une
berge, expédiée pour transporter les passagers
à terre» M. B. missionnaire de Sainte- Anne, et
M» LeM., ancien seigneur du lieu, chez qui
nous devons être reçus, viennent prier Mgr.
de Sidyme et ses compagnons de débarquer de
suite» Cette invitation est reçue avec grand
plaisir, car depuis notre départ de Québec nous
n'avons pu encore descendre au rivage.
Le mouvement de la mer nous suit sur la
terre ; lorsque nous entrons dans la maison de
notre hôte, le plancher semble s'élever et s'a-
baisser, le pied est mal assuré, et le corps con-
La Oaspéste 89
serve un balancement qui serait compromettant
à la suite d'un dîner à l'anglaise.
Mais c'est du souper qu'il s'agit ; il est déjà
huit heures, et, après quelques jours passés à la
mer, il n'est rien pour aiguiser l'appétit, comme
des murailles qui ne vacillent point et une table
qu'il n'est pas nécessaire de retenir avec les
pieds et avec les mains. Sur leur demande, on
sert aux voyageurs des mets qu'ils ont entendu
vanter, mais qu'ils n'ont encore jamais rencon-
trés ; ce sont des ralingues de flétan et des
morues toutes fraîches. Les morues qu'on nous
présente ont été prises, il y a vingt-quatre heures,
non à la ligne, mais avec le pied ! Hier soir, à
deux pas du banc sur lequel nous nous sommes
échoués, une vingtaine de morues, entraînées
au rivage en poursuivant le capelan, sont restées
sur le sable et ont été assommées à coups de
pied.
Le vent du nord-ouest nous a fait parcourir
40 La Oaspésie
depuis le matin environ trente lieues, dont dix-
huit, depuis Matane, ne nous ont coûté que
cinq heures et demie de navigation. Ce jcur
étant un dimanche, il a fallu suppléer aux offices
de l'église par les prières de la messe, la récita-
tion du chapelet et quelques lectures de piété.
Gomme le temps était magnifique, ces exercices
se sont faits sur le pont, afin que tout Téquipage
y pût assister. Se brisant contre les flancs du
vaisseau, la mer élevait sa grande voix pour
louer avec nous le Seigneur, et bénir celui qui
a creusé son bassin et tracé ses limites.
Nous retournons à bord pour la nuit. La
goélette a été laissée sur le flanc lorsque la mer
s'est retirée, et elle a donné à la bande de telle
sorte, que deux d'entre nous doivent renoncer
à se coucher sur leurs lits, où ils ne peuvent
s'aventurer qu'en risquant de rouler sur le
plancher. Force leur est donc de s'étendre in
piano, afin de se maintenir la tête au-dessus des
La Gaspésie 41
pieds. Mias ils ont compté sans leur hôtesse :
lassée d'être étendue sur le côté droit, la Sara^
pendant la nnit, s'est soulevée avec la marée
montante, et, en reprenant sa position sur le
banc de sable, s'est étendue sur le flanc gauche.
Par suite du demi-tour, les deux malheureux
de la veille se trouvent, ce matin, dans la posi-
tion de Gulliver entre les mains du géant de
Brobdignag : ils ont les pieds levés au ciel et la
tête penchée vers le banc de sable.
Juin, 20.
Sainte- Anne des Monts est un poste agréable
et salubre, offrant, pour les mois de l'été, une
retraite confortable à un valétudinaire qui
aurait conservé assez de santé pour aller res-
pirer l'air pur et frais, en se livrant aux amuse-
ments de la pèche et de la chasse. A cette
époque, les bords de la mer sont couverts de
bandes de gibiers noirs ; au printemps et à
l'automne, les canards et les outardes abondent ;
42 La Oaspésie
outre cela, dans les bois voisins des habitations,
l'on trouve en tout temps des perdrix et des
porcs-épics.
Dans les eaux limpides de la Sainte-Anne
Tœil du pêcheur peut suivre les mouvements,
des truites, câlinant derrière une pierre, ou se
poursuivant et se disputant entre elles les en-
trailles de morue qui leur sont jetées. Vers le
commencement de juin arrive le capelan, qui
remonte le Saint-Laurent pour déposer son frai.
Oe petit poisson voyage en masses si densep,
qu'elles opposent quelquefois de la résistance
aux rames plongées à l'eau. Leurs colonnes
mouvantes sont poursuivies par les morues, qui
arrivent vers le même temps dans ces parages.
Pendant que le capelan reste près de terre, la
mortte est abondante, et deux bons pêcheurs
peuvent alors en prendre de trois cents à six
cents par marée.
La chapelle et la maison du seigneur sont
La Gaspésie 43
bâties sur nne presqu'île sablonneuse, formée
par un barachois et l'embouchure de la rivière
Sainte- Anne. Les habitations s'étendent le long
du fleuve, jusqu'à une demi-lieue de chaque
côté de ce point central. N'ayant rien dç mieux
à faire avant les exercices de la mission, je con-
sacre une heure à visiter le premier endroit de
pêche que j'aie encore rencontré. Le soleil vient
de se leVer ; la brise du matin répand une déli-
cieuse fraîcheur et porte au loin cette odeur,
moitié saline et moitié sulfureuse, qui s'échappe
des tas de varech déposés au rivage. Une grève
de sable blanc, ferme et unie, s'étend autour de
l'anse. Vers l'intérieur, à quelque distance du
fleuve, le terrain s'élève, et les collines s'étagent
les unes au-dessus des autres, jusqu'à ce qu'elles
se terminent par les Chikchâks, dont quelques
cîmes, dans les environs, ont plus de trois mille
cinq cents pieds de hauteur. Près de chaque
maison de pêcheur est le vignot, échafaud long,
étroit, couvert de claies sur lesquelles sèche la
morue. Des bandes de chiens et de pourceaux.
44 La Gaspésie
dans la jouissance d'une indépendance illimitée,
errent de côté et d'autre, grognant, aboyant, se
querellant autour des débris de poissons amon-
celés sur le sable.
Sainte- Anne des Monts ne renferme que trente-
sept familles, dont la plus ancienne y est établie
depuis vingt ans, les autres y sont venues de-
puis. * Il n'y a pas encore bien longtemps que
ceux qui naviguaient sur cette côte craignaient
de s'y arrrèter ; ils aimaient mieux essuyer les
plus rudes tempêtes au large que de venir
mouiller dans ce port, car les habitants passaient
alors pour des pillards déterminés. Aujourd'hui
les choses ont bien changé ; les pêcheurs du
lieu gagnent leur vie honnêtement, se conten-
tant de faire la guerre à la morue et au saumon.
Ils prouvent leurs bonnes dispositions pendant
la visite épiscopale, car tous se rendent aux
1 £n 18G0, 119 familles habitaient Sainte-Anne des Monts.
La Oaspésie 45
exercices et s'empiessent d'approcher des sacre*
ments.
La seigneurie de Sainte- Anne des Monts ap-
partient maintenant à M. Buteau, marchand de
Québec, ainsi que celle de Petite-Sainte-Anne
acquise de la famille Yallée. Le sol est sablon-
neux près du fleuve, mais devient meilleur à
mesure que l\)n s'approche des montagnes.
Quoique la température soit froide, le blé mûrit
très-bien ; jusqu'à présent, cependant, les habi-
tants ont négligé la terre pour s'occuper presque
entièrement de la mer.
6 heures du soir.
Après les exercices de la mission, nous allons
essayer notre chance à la pêche. Près du banc
de sable, placé à l'entrée de la petite rivière,
un grand nombre de pêcheurs, les uns mar-
chant dans l'eau, les autres montés sur des
flottes, s'occupent à prendre du capelan, qui
46 La Gaspésie
sert de boueUe ou d'appât pour la morue ; à
chaque coup de verveux, ils retirent plus d'un
demi-minot de ce poisson. Aussi notre provision
de capelans se fait dans un instant, et nous
mouillons sur un fond, où il y a cinq ou six
brasses d'eau. Au bout de trois quarts d'heure,
seize grosses morues, étendues au fond de la
chaloupe, témoignent leur mauvaise humeur,
en ouvrant les ouiès, balançant les nageoires et
battant de la queue. Il faut savoir s'arrêter à
temps dans les voies de la bonne fortune ; le
soleil vient de se coucher, le canon de la pointe
nous appelle ; on nous attend pour le souper.
— " Eamons, amis, vivement, vigoureusement ;
qu'importe la fatigue du moment, nous pour-
rons ce soir dormir en 'paix, sans craindre les
soubresauts de la Sara"
La goélette est, en effet, entrée dans la petite
rivière, où, à l'abri des vents et des flots, elle
nous promet une nuit plus tranquille que la
La Gaspésie 47
dernière. Cependant, Morphée a beau entasser
ses pavots sur nos paupières, il nous coûte de
laisser le pont pour la chambre. Le temps est
si calme ; la lumière de la lune tombe si molle-
ment sur les masses obscures des montagnes !
Voyez au large ces feux glissant silencieuse-
ment sur la mer ; une lueur rougeàtre s'attache
aux canots, et aux figures fantastiques qui les
guident ; elle se répand au loin et s'étend sur
les eaux, comme un vaste linceul ensanglanté.
Armés de flambeaux, les pêcheurs sont en quête
du saumon, qui ordinairement remonte pour
fraver dans la rivière, vers le milieu du mois
de juin. Le temps de son arrivée est passé, et
il n'en a pas encore été pris. Aussi on s'inquiète
de cette circonstance, et, chaque soir, depuis
quelques jours, les pêcheurs viennent sonder
de l'œil les fonds, où il a coutume de s'arrêter
avant d'entrer dans la rivière Sainte- Anne.
48 La Gaspésie
Juin, 21.
Hier, nous devions laisser ce lieu ; mais
comme plusieurs des habitants éloignés n'a-
vaient pu encore se rendre afin de recevoir la
confirmation, Mgr. de Sidymo est resté pour
l'avantage des retardataires ; à l'issue de la
messe, il a adressé aux pécheurs et à leurs
familles des recommandations, qui ont été écou-
tées avec beaucoup d'attention.
La goélette nous attend au large : la plus belle
berge du port, choisie pour nous y transporter,
est suivie de nombreuses embarcations. Du
gaillard d'arrière, l'évêque renouvelle ses adieux
auxquels les braves gens de Sainte- Anne répon-
dent par une fusillade prolongée. Vers sept
heures du matin, nous partons avec le secours
d'un très-faible vent, qui, après nous avoir ta-
quinés pendant une couple d'heures, nous aban-
donne complètement à la merci de la mer et du
courant.
La Gaspésie 49
Aussi avons-nous le temps d'examiner les
cheminées, rochers ainsi nommés à cause de leur
forme, et d'admirer plusieurs gentilles cascades
de cinquante à soixante pieds de hauteur, dont
la blancheur contraste avec la teinte sombre des
arbres voisins. Toute cette côte, depuis Sainte-
Anne, est haute, escarpée, coupée par de pro-
fondes ravines. Dans l'intérieur, les terres sont
bonnes, nous dit-on, et pourraient nourrir un
grand nombre de familles. En ouvrant des
chemins pour lier cette portion du pays avec le
district de Québec, la législature encouragerait
à s'y établir les cultivateurs peu fortunés des
anciennes paroisses.
Pendant que la France possédait le Canada,
on maintenait sur cette côte quelques établisse-
ments de pèche ; un des plus florissants, selon
Charlevoix, fut celui de la compagnie du sieur
Riverin, au Mont-Louis. Cet endroit, dans les
environs duquel l'on avait découvert du cuivre,
o
50 La Gaspésie
promettait alors beaucoup, par rabondance de
la pêche, la fertilité des terres de la vallée, et
les avantages du port pour les petits bâtiments
employés aux pêcheries. Il est à remarquer
que le blé mûrit ici, aussi bien que dans les
environs de Québec. Le poste de Mont-Louis
est à douze lieues de Sainte-Anne des Monts ; il
ne renferme plus aujourd'hui que trois familles,
dont Tes habitations, placées sur les bords de la
rivière, sont abritées contre les vents par Tépe-
ron d'une haute montagne. Une famille habite
Grand -Etang, à sept lieues au-dessus de la
Rivière-au-Eenard ; et voilà les seuls habitants
qu'après avoir laissé Sainte- Anne, l'on trouve
sur une étendue de trente lieues de côtes. ^
Juin, 22.
Le vent nous a aidés pendant la nuit ; nous
sommes par le travers de la rivière de la Ma-
1 Le Mont-Louis renfermait, en 1860, 36 familles, formant une population
de 216 âmes.
La Gaspésie 51
deleine, célèbre dans les chroniques du pays
par les histoires de revenants qui s'y rat-
tachent. Et quel est le matelot canadien qui
a fréquenté ces parages, sans avoir entendu,
pendant la nuit, les accents plaintifs, les cris
lugubres du braillard de la Madeleine ? Quel
marin de la côte consentirait à passer quelques
jours, seul dans ce lieu, où un esprit tourmenté
cherche à faire comprendre sa peine ? Est-ce
l'âme d'un naufragé, qui demande la sépulture
chrétienne pour son corps et les prières de
l'église pour elle-même ?' Est-ce la voix du
meurtrier, condamné à expier son crime au lieu
même où il l'a commis ? Les écumeurs de mer
qui ont rôdé sur céfe côtes ne se sont pas tou-
jours bornés à dépouiller les naufragés ; ils ont
essayé quelquefois de s'assurer l'impunité par
l'homicide, convaincus que la tombe est muette
et ne révèle point de secrets. Serait-ce la cé-
lèbre terre des démons, dont parle le cosmogra-
phe Thevet, terre où il prétend que Roberval
52 La Gaspésie
abandonna sa nièce, la demoiselle Marguerite,
avec son amant et une vieille duègne normande.
Le vieux conteur place cette terre sur quelque
point des côtes du golfe Saint- Laurent, et rap-
porte qu'après la mort de ses deux compagnons,
la demoiselle eut longtemps à lutter contre les
démons, qui, sous la forme d'ours blancs, cher-
chaient à l'effrayer par leurs cris et par leurs
griffes. Thevet aurait pu tenir tête à un des
matelots de la Sara, qui ne connaît pas l'histoire
de la demoiselle Marguerite, mais qui en sait
bien d'autres sur le compte du braillard de la
Madeleine. Aussi, se sentant mal à l'aise dans
ce quartier, il brasse vigoureusement les voiles
pour appeler le vent, fut-ce même un vent con-
traire ; peu lui importe le moyen, pourvu qu'il
s'éloigne du braillard de la Madeleine !
Juin, 23.
A une heure après midi, s'ouvre, devant nous,
la baie de la grande rivière au Renard ; la
La Gaspésie 63
petite rivière du même nom se trouve à quel-
ques milles au-dessus. Cette baie forme un
demi-cercle, dont le diamètre peut être d'un
mille. L'entrée est entre deux caps, sans cesse
min *'S par les flots ; autour du bassin, le terrain
présente un amphithéâtre couvert de verdure
et couronné de bois-francs. Vers le fond de
la baie et au-dessus de l'embouchure de la
rivière au Kenard, se déploie un barachois S
bordé de belles prairies. Des maisons éparses,
habitées par dix-huit familles ^ ; quarante berges
à l'ancre autour du bassin ; un cul-de-poule ^
de l'île Jersey ; au rivage, des vignots, des
chafauds ; sur le penchant du coteau, une cha-
pelle, qui a vingt pieds de longueur et res-
1 Le barachois est un étang ou lac, qui se trouve ordi airement à Iv ntrôe
des petites rivières, au i o nt cù elles s :; jettent d. ns la mer. Les puissantes
vagues qui arrivent du arge élèvent un banc de sable, à l'enibouchure des
riv i res ; c'est derrière ce banc que se forme le barachois. Le surplus des
eaux de la rivièr- tonile dans la mer, par un canal étroit, qui se creuse tantôt
d'un côté, tantôt de l'autre.
2 En 1858 la Bivièrc-au-Benard renfermait M4 familles.
S Goélette à poupe allongée et pointue.
64 La ■ aspésie
semble à une chambre devaissean: voilà un
petit monde riant, animé, où tout annonce que
nous sommes dans un pays uniquement oc-
cupé de la pêche.
M. Edouard Montminy, prêtre, dont la mis-
sion s'étend sur plus de cinquante lieues de
côtes, depuis la Pointe au Maquereau jusqu'au
Mont-Louis, est bientôt rendu auprès de nous ;
depuis quinze jours, il attend en ce lieu l'arrivée
de monseigneur Turgeon.
Le débarquement se fait sur une belle grève
de sable et de gravier ; mais quelle puanteur
s'exhale de ces monceaux de têtes et d'entrailles
de morues, qui pourissent sous un soleil brû-
lant ! — Que voulez-vous, c'est le pays de la
morue ! Par les yeux et par les narines, par la
langue et par la gorge, aussi bien que par les
oreilles, vous vous convaincrez bientôt que,
dans la péninsule gaspésienne, la morue forme
La Gaspésie 55
la base de la nourriture et des amusements, des
affaires et des conversations, des regrets et des
espérances, de la fortune et de la vie, j'oserais
dire, de la société elle-même.
Autour de la rivière au Eenard, le sol est
excellent et naturellement couvert d'une herbe
longue, propre à la nourriture des bestiau^t ; il
produit d'assez bon blé, de l'orge, de l'avoine,
des pommes de terre qui viennent à merveille ;
mais qu'est-ce que cela ? La mer n'est-elle pas
là avec ses trésors inépuisables ? *Au printemps,
les travaux de la terre se font à la hâte, et l'on
se livre avec fureur aux préparatifs de la pêche.
Du district de Québec arrivent beaucoup de
jeunes gens, qui s'engagent comme moitiés de
ligne, chez un maître de grave ^ . Celui-ci four-
1 C est air 81 que, suri* cAts de Gaspé, l'on désigne lo propriétaire d'un
établisse ncnt de pôc e. L*. s pécheurs frança s emploient généralement le)
termes qui étaient en ueage lorsque la France posr éd it ce pays. Grave 8ij.ni-
flait d'abord, parait-il, une certaine êtendup de erre pi es du ivag , préparée
pour faire sécher la moiue; ce nom a été ensuite donné à rétablissement
tout eniier.
66 La Gaspésie
nit lignes, hameçons, filets, berges et sel ; il
reçoit la morue a u rivage ; il la décolle, la
tranche, la sale, la met sécher sur les vignots, la
pile, la travaille^ et enfin loge ses employés dans
une coquerie, ou, suivant le langage du pays, un
cook-room, qui leur sert de cuisine et de logis.
Chaque berge est condp.ite par deux moitiés de
ligne ; ceux-ci fournissent la bouette, et, pour
s'en pourvoir, ils passent une partie de la nuit
à draguer. Ils pèchent pendant la journée, et
viennent le soir déposer le produit de leur tra-
vail sur la grève, où le maître prend le poisson
et le prépare. Lorsque la morue est sèche, une
moitié appartient au patron et l'autre moitié
aux pêcheurs, qui, à cause de cette clause dans
les marchés, ont reçu le nom de moitiés de ligne.
Vers le commencement de juin, arrive la
morue poursuivant le capelan. Pendant une
couple de semaines, elle remonte en très-grande
quantité ; alors les pêcheurs prennent à peine
La Gaspésie 67
deux heures de repos, sur les vingt-quatre
heures de la journée.
Lorsque le capelan s'éloigne des rivages pour
remonter le fleuve, l'abondance de la pêche
diminue considérablement ; il faut appâter la
morue avec du hareng, et une berge ne rapporte
plus guères que deux ou trois cents poissons
par jour. C'est, suivant le vocabulaire des Gras-
pésiens, le temps de \Q.failleUe,
Vient ensuite la saison du maquereau, qui,
dans ces parages, n'est pas aussi importante que
celle de la morue. Il arrivera aussi qu'un flétan
sera retenu prisonnier à la ligne du pêcheur.
Ce poisson plat ressemble à la plie, par la forme
et par les nageoires ; mais il est de dimensions
bien plus grandes, car on en trouve qui pèsent
de deux cents à deux cent cinquante livres, et
qui ont, de longueur, six pieds et même davan-
58 La Oaspésie
tage. Doué d'une force prodigieuse, le flétan
cause souvent de l'embarras aux pêcheurs ;
c'est ce que déclare ingénument devant nous
un brave homme, qui, en ayant arrêté un et
ayant voulu l'amener trop vite à sa berge, faillit
être emporté à la mer par sa proie.
Les habitants de la rivière au Eenard sont
bons et religieux ; plusieurs d'entre eux sont
d'origine britannique, et parlent aussi mal
l'anglais que le français : par leurs manières et
leurs habitudes, il sont Canadiens. La pêche
leur fournit les moyens de vivre à l'aise, quoi-
que les provisions s'y vendent fort cher.
L'élévation des prix vient, en partie, de ce que
les maîtres des goélettes qui font le cabotage
craignent de fréquenter cette partie de la
Gaspésie, rendue célèbre par beaucoup de
naufrages. L'anse de la rivière au Renard est
cependant assez sûre ; les bâtiments y mouil-
lent sur un bon fond et à l'abri de tous les
La Gaspésie 59
vents, si l'on excepte ceux qui viennent du
nord.
Suivis d'un cortège grotesquement mélî^ngé
d'hommes, de femmes et d'enfants en costume
négligé, nous montons à la chapelle, en espé-
rant nous délivrer de l'odeur infecte, qui, au
débarquement, a salué nos narines. A mesure,
en effet, que nous nous élevons vers le sommet
du coteau, nous éprouvons un changement
remarquable pour le mieux ; l'atmosphère est
moins imprégnée d'odeurs méphitiques, et l'air
se balance plus pur et plus frais ; de verts
sapins, plantés autour de la chapelle, nous font
déjà rêver aux bocages de l'Arcadie. Les portes
de la chapelle s'ouvrent. " Pouah ! " s'écrie
M. N., en s'écrasant le nez, " pouah ! comme ça
sent encore la morue !" — " M. le missionnaire,"
reprend Monseigneur de Sidyme, faites-vous
" sécher du poisson dans la chapelle ? " —
" Non, monseigneur ; mais, en la nettoyant,
60 La Gaspésie
mes braves gens ont employé du savon fait
avec de Thuile de morue."
Pendant les exercices donnés à la chapelle,
nous pouvons nous convaincre de la vérité
d'une remarque faite par feu monseigneur
Plessis : dès que les pêcheurs, accoutumés à
un travail presque constant, demeurent tran-
quilles, un sommeil de plomb pèse sur leurs pau-
pières. Cette propension à dormir s'explique
par les veilles précédentes et par le contact
du poisson, auquel on attribue une puissante
influence soporifique.
Vers le soir, la Sara regagne le large, pour
être prête à entrer demain, de grand matin,
dans l'anse au Gris-Fond, ^ qui est à deux lieues
de la rivière au Renard.
l Aujourd'hui 'on écrit Cfriffon au lieu de Chria-Fond^ nom donné, soi.
Tant quelq.ie8-um, parce que le fond de la mer est formé d'un sable grisâtre.
La Ga$pé$ie 61
Le soleil va disparaître à rhorizon. Une
poursiUe, dauphin des mers (iméricaines, vient
faire quelques pirouettes autour de la goélette.
Le seul fusil que nous ayons à bord est prêt, et
le coup est dirigé contre la pauvre bête, qui,
étant blessée, plonge et reparait au bout d'une
minute. " Elle est blessée," dit un des specta-
teurs : ** elle est blessée, et dans peu de temps
elle reviendra à la surface. " On lance une
chaloupe à la mer ; et quatre amateurs du sport
font force de rames vers le point où, pour la
dernière fois, la poursille s'est montrée. " La
voilà, à trente brasses de nous, " murmure le
chasseur en chef ; appuyez légèrement sur la
rame ; je vais me tenir prêt à faire feu. " Le
chien est levé ; tous les yeux se dirigent vers
la victime, à demi enveloppée dans l'obscurité
qui s'accroît rapidement ; les rames sont sus-
pendues, prêtes à frapper la mer ; le doigt du
tireur presse la détente, qui obéit et déclique.
Mais, au lieu d'une bruyante détonation, un son
62 La Gaspésie
mat et étouflé se fait entendre. " L'infâme fusil
a raté !" remarque le chasseur, en remettant une
seconde capsule sur la cheminée ; " mais le
gibier est encore là ; silence ! " Le même son
annonce une seconde déconfiture. Cette fois les
chuchotteries, causées par un double désap-
pointement, ont donné l'alarme à la poursille,
qui disparaît tout à coup.
Rien de plus opiniâtre qu'un vrai chasseur.
" La poursille blessée va reparaître ; taisons-
nous, " reprend à voix basse l'homme au fusil,
en essuyant du revers de la main les grosses
gouttes de sueur qui coulent sur son front. —
" Peut-être, " dit un rameur ; "... mais la
goélette s'éloigne et il se fait nuit. " — " Vrai,
mais on va rire de nous, si nous retournons les
mains vides. " — " Eh ! bien, en avant, mes
amis ; je vois un point noir, là-bas ; c'est elle
assurément. " • La chaloupe vole sur les flots ;
une rame est levée, prête à assommer la pour-
La Gaspésie éS'
sille mourante, si elle ose faire un mouvement
pour échapper Illusion ! ce n'est qu'un
petit loup marin, qui, entendant tout ce vacarme,
a mis la tête dehors ; comme il voit que nos
intentions sont hostiles, il bat précipitamment
en retraite, et emporte avec lui nos dernières
espérances» Il nous faut rebrousser chemin, et
chacun de nous, en retournant vers la goélette,
paraît honteux comme un renard qu^une poule
aurait pris.
N'est-ce pas là une édition abrégée de la vie
de l'homme ? Il a cru apercevoir le bonheur
glissant auprès de lui ; et, pour le joindre, il a
lancé sa nef Elle vogue gaiment, légèrement,
à la poursuite de l'objet séduisant. Au moment
où il va le saisir, le fantôme lui échappe et
brille un peu plus loin, pour disparaître de nou-
veau. Alors naissent des réflexions. L'homme
déçu s'arrête pour délibérer ; la vanité lui
souffle un mot à l'oreille, et il s'élance vers de
64 La Oaspésie
nouveaux désappointements. Cependant les
ténèbres de la vieillesse descendent, et elles
dissipent ses dernières illusions. Tristement,
l'homme retourne vers le gîte qu'il a laissé alors
que la lumière du soleil éclairait sa route ; il
revient sur ses pas, n'ayant plus devant lui que
les profondeurs de la nuit éternelle. — Mais !
voilà bien les flancs noirs de la Sara ; et là
haut, sur le pont, on rit, on plaisante sur notre
compte. Eh bien ! riez, riez, gaillards ; moi, je
viens de prendre une bonne leçon de philoso-
phie, qui me permettra d'endurer tous vos
brocards sans sourciller.
" C'est, tout de même, une place embêtante
pour la chasse aux poursilles et aux loups-
marins, que c'te côte de Gaspé, " me disait, à la
suite de cette course, un vieux marin qui con-
naissait bien le pays. " On ne finit pas toujours
ici par prendre la bête qu'on a poursuivie, car
on rencontre par fois de drôles de gibiers.—
La Gnspésie 66
C'était en 18... ; des navires avaient été jetés à
la côte. Un jour, dans un de ces petits endroits,
les berges étaient à terre, car la morue ne
donnait plus depuis une semaine, et Ton en
profitait pour faire un peu de foin sur les bords
de la rivière. On n'oubliait pourtant pas la
mer ; car il y avait souvent des curieux sur la
pointe. Deux obstinés pêcheurs avaient l'œil au
ventdepuis quelques minutes, quand l'un d'eux
dit à l'autre : — Mais, Jacques, c'est un drôle de
loup-marin qu'on aperçoit là-bas, au milieu de
ces pièces de bois qui descendent avec la mer
Prends ton fusil et allons y voir. — Il y avait
de fait, au large, une tête de loup-marin, qui
s'agitait au milieu de quelques morceaux de
bois, comme si elle avait voulu tirer son corps
d'un mauvais pas. Un saut et un bond, et les
deux pêcheurs étaient sur unflette et gagnaient
vers le loup-marin. Déjà celui des deux qui
était à l'avant mettait son fusil à l'épaule, quand
la bête pousse un cri épouvantable : c'était
66 La Gaspésie
comme quand un anglais jase bien fort. Le
fusil tombe des mains du chasseur. — Eetour-
nons, Jacques, dit-il. — Son compagnon ne se le
fit pas dire deux fois Et le flette filait vers la
terre. — As-tu vu comme il a la face noire ? —
Oui. — Et ses grands yeux blancs ? — Oui. — Et
puis c'est qu'il a parlé en anglais. — Eh ben ! il
faut que ça soit le malin, ni plus, ni moins. —
C'est ce que j'allais te dire."
" Nos deux chasseurs étaient arrivés à terre.
On les avait aperçus, et plusieurs s'étaient
rendus pour les questionner. A toutes les
demandes qu'on leur faisait, ils répondaient :
C'est le malin, ben sûr."
" Cependant, au large, le loup-marin secoua* t
un bonnet au bout d'un bâton, — Vous êtes des
lâches, dit un des pêcheurs, qui avait un peu
plus voyagé que les autres. — Qu'il en vienne
un avec moi. Eh bien ! si c'est le malin, nous le
La Gaspésie " 67
prendrons à son tour. — Il avait parlé si résolu-
ment, qu'il eut bien vite un compagnon qui
s'embarqua avec lui De la terre on les suivait
des yeux ; ils arrivèrent près du prétendu
malin qui sembla se montrer bon garçon, car
ils le tirèrent de l'eau, et le mirent dans leur
petit flette."
" Miséricorde ! que c'est noir ! criaient les
femmes, quand elles virent débarquer un beau
grand matelot. C'était un nègre ; il marchait
en boitant et en s'appuyant sur le bâton qui lui
avait servi de mât de hune. Tombé à la mer, je
ne sais comiçient, il avait été jeté sur la grève,
loin des établissements ; comme il s'était blessé
une jambe, il prit un bâton pour s'aider à
marcher, car il ne voulait pas mourir sans se
défendre jusqu'au bout. Pendant quelques
milles, il trouva une belle grève ; mais au pied
d'un cap, il n'y avait pas moyen de passer. Il
s'avisa de faire un radeau avec du bois qu'il
6S La Gaspésîe
trouva, et de continuer son voyage par mer.
Le courant emporta le radeau au large, la mer
le brisa, et il y avait déjà quelques heures qu'il
se soutenait, avec bien de la peine, sur les
pièces de son bâtiment, quand il eut la chance
d'être pris pour un loup-marin. — Voilà mon
histoire de loup-marin ; elle vaut bien votre
chasse aux poursilles. " — Certainement mieux ;
mais est-elle aussi vraie ?
9 heures du soir.
Le vent d'est fraîchit ; il soufl3e bientôt avec
violence. N'ayant que deux lieues à faire pour
arriver à l'anse au Gris-Fond, et n'y pouvant
entrer de nuit, nous portons au large, suivis du
cul-de-poule de Jersey. Notre marche plus
rapide que la sienne nous le fait bientôt perdre
de vjie. Le capitaine V. aime beaucoup mieux
la pleine mer que les côtes ; aussi ce n'est
qu'après s'être éloigné de terre d'environ cinq
ou six lieues, qu'il fait mettre à la cape. Vers
La Gaspésie 69
dix heures, le vent devient furieux, la mer est
grosse, et la Sara, impatiente du frein, voudrait
courir à toute vitesse ; elle s'agite, se cabre,
pirouette si violemment, que M. Montminy,
tout missionnaire qu'il est, profite de la circons-
tance pour offrir son souper en sacrifice au
vieux Neptune, dont on aperçoit le bonnet
blanc à travers l'écume des vagues.
Southey a dit, je ne sais ni où, ni quand, que
la plus délicieuse position pour un flâneur, est
d'être étendu sur un sofa, le cigarre aux lèvres,
et la nouvelle du jour entre les mains. Les
goûts sont différents : j'aime quelque chose
d'un peu plus dur que le duvet d'un canapé ;
ce soir il me semble n'avoir rien à envier à cet
heureux mortel du poète lauréat d'Angleterre.
Enveloppé d'un épais manteau, vieux compa-
gnon de voyage, muni d'une pipe prosaïque, et
étendu sur le beaupré, pendant une heure je
songe, comme songeait en son gîte le lièvre du
70 La Gaspésie
bon LaFontaine. Au bruit des vagues, mes
rêveries sont agréablement bercées par le balan-
cement mesuré de la Sara ; avec le filet de
fumée, qui s'élève en tournoyant du fourneau
de mon pétunoir, se déroulent les songes en-
chantés de Tenfance, les fantaisies, les espé-
rances, et l'avenir couleur de rose de la jeunesse ;
les amis qui ne sont plus, et ceux que la Provi-
dence a dispersés, apparaissent les uns après
les autres, traînant dans leur cortège des
souvenirs, tantôt à demi -effacés, tantôt plein de
vie et de fraîcheur. Souvenirs, espérances,
voilà la somme des joies humaines ; Thomme .
n'est heureux qu) dans le passé et dans l'ave-
nir ; mais le présent " Ouf ! le présent est
trop humide et trop froid pour que je reste ici,"
fis-je, presque étouffé en si beau chemin, par
une vague, qui venait de franchir le plat-bord,
et brisait en un clin-d'œil la chaîne de mes
méditations.
CHAPITRE TROISIÈME
L anse ai GrisFml — ITa baleinier, et le% bileines — Entrée du Saint-
Lauréat — Li cap des Bosiers, le Fourillon et la Vieille — Brumes —
Baie de Gaspô — Baie du Pénoull -Jacques-Cartier et bob deux gaspé-
Biens — Alguimou — Baie d s Moluet.
Juin, 24.
Vers huit heures du matin, nous mouillons
à l'entrée de Tanse au Gris-Fond, qui ressemble
beaucoup à celle de la rivière au Renard, à
jcela près, qu'un cap s'avance vers le milieu de
la première et la sépare en deux parties. L'en-
trée de ce havre est assez difficile, car de la
pointe ouest courent au large des brisants, sur
lesquels la mer vient rebondir avec fureur.
Quinze ou seize familles catholiques, presque
toutes d'origine anglaise ou irlandaise, forment
72 La GoApésie
la population stable de cette localité. ^ Tous
parlent l'anglais et le français, on plutôt, mêlent
l'anglais avec le français ; cette fantaisie s'est
même attaquée aux noms propres, car plusieurs
des habitants ont un double étui pour leurs
noms de famille. Ainsi, le jour de notre arri-
vée, se présentait un des marguilliers de l'en-
droit, sous le nom de Einfret ; le lendemain il
était désigné comme M. Goldback : c'était son
nom breton, qu'il comprenait aussi bien que le
nom gaulois de ses ancêtres.
Trois familles ont formé la base sur laquelle
s'est élevée la population de l'anse au Q-ris-Fond
et de la rivière au Renard : ce sont les English,
les Sinnot et les Bond Des pêcheurs, venus
généralement du district de Québec, sont entrés
dans ces familles et en ont fondé de nouvelles.
Ainsi que dans les autres villages de la côte, il
1 En 1858, Panse au Oris-Fond renfermait qnarante'une famille . Aujour-
d'hui la langue française y a preaque supplanté l'anglais.
La Gaspésie 78
s'y réunit pendant l'été un bon nombre d'étran-
gers, qui sont employés par MM. Janvrin et par
la maison Buteau et LeBouthillier.
Une couple de goélettes sont dans le havre,
échangeant des farines, du lard, des marchan-
dises, contre les produits de la pêche. Sur les
grèves règne un air de vie et d'activité.
Au fond de l'anse est une petite rivière avec
son barachois. En général, sur cette côte, tous
les établissements sont placés dans une situa-
tion analogue. En voici la raison : la pêche
demande une grève commode pour faire sécher
la morue, et un mouillage où les chaloupes et
les goélettes puissent encrer à l'abri des gros
vents ; il faut aussi trouver de l'eau douce dans
le voisinage. A l'embouchure des petites ri-
vières qui se jettent dans la mer, se rencontrent
ordinairement une grève commode, une anse,
de l'eau douce ; la mer fournit le reste. Sur
74 La Gaspésie
tous les antres points de cette côte, les flots
viennent battre contre des rochers escarpés, au
pied desquels une corneille trouverait à peine
assez de place pour poser le pied.
Les terres sont bonnes aux environs de l'anse
au Grris-Fond ; mais, comme dans les autres
parties de la Gaspésie, l'agriculture y est pres-
que abandonnée pour la pêche.
Un fort vent contraire nous accueille à la
sortie du petit havre ; cependant notre malheur
est fort avantageux pour une goélette que nous
hélons. Elle se rend de la baie des Chaleurs à
Québec, où le capitaine est prié de donner de
nos nouvelles. La soirée est obscure, et de
lourds nuages s'étendent sur l'horizon, puis-
samment poussés par le vent. Au large apparaît
une goélette, à la coupe étrange, qui porte le cap
sur nous. Deux longues chaloupes sont suspen-
dues à ses flancs, l'une à bâbord et l'autre à
La Oaspésie 75
tribord ; sur son pont sont rangés une dou-
zaine de gaillards, qui semblent prêts à tenter
une aventure. Noire, lourde, se traînant péni-
blement sur les eaux, elle a la mine lugubre
de ce mystérieux vaisseau de la mort, qui,
suivant les marins anglais, se révèle, la nuit de
la mi-été, à quelque bâtiment condamné à
périr. Eh bien ! les ténèbres qui se répandent
sur les flots, nous annoncent précisément le
commencement de cette nuit terrible.
Après tout, ce n'est pas le ^^fiying Dutchman "
des Anglais, mais bien un baleinier de la baie
de Graspé, portant ses deux berges, longues,
étroites et légères ; il est monté par le nombre
d'hommes nécessaire pour faire la pêche de la
baleine. Cette goélette croise ordinairement
entre l'île d'Anticosti et la côte du sud, parage
où les baleines sont nombreuses. En efiet,
depuis quelques jours, à peine se passe-t-il une
heure sans que nous en voyions plusieurs
76 La Gaspésie
s'élever à la surface, lancer dans l'air une
colonne d'eau, éternuer vivement, faire trois
fois le plongeon, et aller répéter les mêmes
tours un peu plus loin. Trois ou quatre baleines
sont parfois en mouvement sur différents points,
les unes assez rapprochées de nous, les autres
à deux ou trois lieues de distance. Ces énormes
masses se montrent, dit-on, difficiles dans leurs
repas, et elles paraissent rechercher une nour-
riture choisie. Quand elles voyagent ainsi près
de la surface, elles font la chasse à un poisson
fort petit, dont elles raffolent, et qu'elles englou-
tissent par milliers.
Les Canadiens ont négligé les trésors que leur
présente le golfe Saint-Laurent. Tandis que les
armateurs d'Halifax et de Saint-Jean du Nou-
veau-Brunswick expédient annuellement des
navires pour la pêche de la baleine, pas un seul
bâtiment n'est frété à Québec pour faire la
guerre à ces géants de la mer, qui, à l'entrée du
La Gaspésie 77
grand fleuve, vivraient dans une profonde
sécurité, si des Écossais du bassin de Gaspé ne
leur donnaient la chasse.
Juin, 25.
A trois lieues de l'anse au Gris-Fond, une
terre basse s'avance du pied des montagnes,
et se termine à la mer par une pointe, qui
n'a guère plus de trente à quarante pieds de
hauteur. C'est le cap des Eosiers, que les
géographes donnent comme le point où finit le
Saint-Laurent. Il faut avouer que ces messieurs
ont, au mépris des convenances, choisi un des
plus ignobles amers, pour désigner l'entrée du
roi des fleuves de l'Amérique Septentrionale.
Ils n'avaient cependant pas besoin de porter la
pointe de leur compas, bien loin du misérable
cap des Eosiers, pour trouver une colonne aussi
grandiose que le Calpé et l'Abyla d'Hercule, et
digne d'annoncer aux navires le majestueux
Saint-Laurent. En effet, à sept milles au-delà
78 La Gaspésie
du cap des Rosiers, se termine par le promon-
toire du Fourillon, la chaîne des montagnes qui
bordent la rive droite du fleure, au-dessous de
Québec. Le Fourillon est une péninsule étroite,
qui s'avance hardiment jusqu'à une lieue dans
la mer, entre Tanse du cap des Kosiers et la
baie de G-aspé. Du côté du nord, il présente un
roc nu, taillé à pic, et s'élançant à une hauteur
de sept cents pieds ; c'est le reste d'une mon-
tagne, dont une moitié a été précipitée dans la
mer, après avoir été minée à sa base par la
glace et par les eaux ; l'autre moitié est restée
debout, droite comme une muraille.
Vis-à-vis de la pointe du Fourillon, est l'îlot
de la Vieille, probablement uni autrefois avec
la terre ferme, dont il est maintenant séparé par
un étroit canal.
La Vieille, rocher de peu d'étendue, a reçu
ce nom, parce que les yeux des marins y ont
La Gaspésie 79
entrevu une tête de femme, couverte d'une large
coiffe, comme en portaient nos grand'mères
canadiennes. Mais le temps, les vents et les
vagues ont dérangé les ajustements de ]a bonne
dame. Aujourd'hui, Tîlot, vu de la mer, ressem-
ble tellement à un vaisseau portant toutes ses
voiles, que les navigateurs, même ceux qui
connaissent ces lieux, y sont quelquefois trom-
pés. *
C'est ici un pays de tempêtes et de naufrages.
Ce qui ajoute aux dangers de la mer voisine,
ce sbnt les brumes épaisses, qui dérobent à la
vue les objets les plus rapprochés. A la hauteur
de la Vieille, nous rencontrons un de ces
brouillards que les matelots nomment bancs de
brume. Devant nous s'abaisse, comme un im-
mense linceul, un voile obscur, que l'œil ne
peut percer, et qui sépare les ténèbres de la
1 Le rocher de la Vieille, miné par les flots, a été reuyersé, yera 1861 ou
1862 ; il poQTait ayoir de trente à trente-cino -«-as .a*, i— -*-.*...
80 La Gaspésie
lumière. Au moment où nous Tatteignons, le
soleil luit au-dessus de nos têtes ; un instant
après, nous sommes plongés dans une nuit, qui
ne permet pas de distinguer un homme, d'un
bout à Tautre de la goélette. Cette transition
est subite ; le changement se fait complet,
tranché, comme celui qui s'opéra devant les
anges rebelles, lorsqu'ils tombèrent de la splen-
deur des cieux dans la nuit des enfers.
Fréquemment, au milieu de ces brumes, des
navires poussés par un vent favorable, et n'ayant
point vu de terres depuis leur départ d'un port
européen, vont se briser contre les rochers du
Fourillon, ou les côtes basses du cap des
Rosiers. D'autres entrent, à pleines voiles, dans
la baie de G-aspé, croyant remonter le Saint-
Laurent. Il y a deux ans, un bâtiment, qui navi-
guait ainsi dans de profondes ténèbres, s'échoua
brusquement sur un banc de sable. Comme le
capitaine se croyait en plein fleuve, il ne pou-
La Gaspésie 81
raît s'expliquer la mésaventure ; le seul remède
était de prendre patience, et il s'y soumit. La
brume se dissipa ; et quel ne fut pas son étonne-
ment, lorsqu'il se vit échoué sur une pointe de
sable, au fond de la baie de Gaspé ! Ce prin-
temps même a péri, près du même lieu, un
navire chargé d'émigrés, qui à grande peine ont
échappé à la mort.
La baie de G-aspé est une belle nappe d'eau,
large de huit milles et s'avançant environ six
lieues entre deux terres hautes. L'une, le revers
du Fourillon, est montagneuse ; l'autre est
agréablement diversifiée par des coteaux, des
vallons, des bois, des groupes de maisons. La
terre du nord est généralement escarpée. Sur
quelques points, néanmoins, les montagnes
s'éloignent de la mer, et laissent à leur base un
espace plus uni, sur lequel se sont formés des
établissements de pêche ; telles sont l'anse Saint-
Q-eorge et ia G-rand'Grrave, occupées par des
82 La Oaspéiie
familles venues de Jersey. L'industrie et l'es-
prit d'entreprise de ces Jersiais, comme on les
nomme ici, leur procurent, bientôt après leur
arrivée, une aisance qu'ils n'auraient jamais
connue dans leur pays.
Au fond de la baie de G-aspé, est le meilleur
port de toute la côte ; il est séparé de la baie
par deux pointes, qui laissent entre elles un
canal navigable pour de gros navires. Avant
d'arriver à l'entrée du port, on rencontre à la
côte du sud, l'embouchure de la petite rivière
Saint-Jean, près de laquelle, sur un coteau, est
le village de Douglastown. Il fut fondé, il y a
environ soixante ans, par un arpenteur écossais,
nommé Douglas. Dans l'espérance d'y voir
bientôt fleurir une ville considérable, il avait
partagé un terrain étendu, en lots de quatre
arpents, qu'il sépara les uns des autres par des
rues larges et se coupant à angles droits. Le
gouvernement impérial dépensa beaucoup d'ar-
La Gaspésie 83
gent, pour établir en ce lien quelques Améri-
cains restés fidèles à l'Angleterre, et pour
rendre leur condition supportable. Malgré ces
secours, ou plutôt en conséquence de ces secours,
le fondateur se ruina dans la spéculation, et
aujourd'hui à peine reste-t-il quarante familles
descendant des premiers habitants. A ce petit
groupe d'Anglais se sont joints quelques Cana-
diens et des Français : aussi les langues anglaise
et française paraissent familières à tous. ^
A peine avons-nous mouillé, qu'un Juif anglais,
à la figure vraiment israélite, monte à bord de
la Sara. Il fait le commerce sur cette côte, et
a pris notre goélette pour un bâtiment qu'il
attend de jour en jour. Après avoir fait gracieu-
sement ses offres de service, il retourne à terre
1 Depuis 1836 un grand changement e'est opéré à cet égard. Quelques
familles iilandaîses, b'étant jointes à l'ancienne population de Douglastown,
l'anglais a pris le dessus, et 1» langue française a été complètement oubliée,
même dans les familles canadiennes. H n» reste plus guères que cinq on six
. Tleillards qui parient le français.
84 La Gaspésie
porter aux catholiques da lieu la nauFelle de
l'arrivée de l'Evêque.
Au sommet du coteau apparaît le clocher de
la petite chapelle, dont le corps est caché par
un bosquet de sapins. En débarquant, nous
dirigeons nos pas de ce côté, au milieu de
monticules de morue et aux* cris de joie des
honnêtes citoyens de Douglastown.
Sous le rapport moral, cette mission est une
des meilleures du district de Graspé. La popu-
lation est polie, intelligente et religieuse ; elle
présente une physionomie sociale qu'on ne
rencontre point dans les postes environnants.
Cette différence marquée doit être regardée
comme un des effets de l'instruction, qui est
généralement répandue parmi les habitants
de Douglastown ; depuis un grand nombre
d'années, en effet, ils ont tenu à honneur d'avoir
parmi eux un bon maître d'école. Les hommes.
La Gaspésie . 85
les femmes et les enfants s'occupent beaucoup
de la pêche, et, afin de s'y livrer, négligent les
antres genres d'industrie. Aussi, c'est aux ma-
gasins qu'ils prennent habits, chaussures, outils,
meubles et provisions, pour les besoins de la
famille ; ces articles coûtent fort cher sur les
lieux, et il faut les payer en morue, qui n'est
pas aussi abondante qu'ailleurs.
Depuis 1832, un poisson jusqu'alors inconnu
a servi à augmenter les profits des pêcheurs ;
c'est, par la forme et les habitudes, un véritable
maquereau géant, ayant une longeur de dix à
onze pieds, qualités qui lui ont valu le nom de
cheval-maquereau. Telle est la grosseur de ce_
poisson, qu'un seul individu de bonne taille
suffit pour remplir trois barils ; or c'est une
assez belle aubaine pour le pêcheur, puisque le
prix du baril est de six piastres.
Le cheval-maquereau est fort, actif, et se
défend vigoureusement lorsqu'il est attaqué.
86 La Gaspésie
La pêche de ce poisson ressemble en petit à
celle de la baleine. Une berge légère s'avance
sans bruit vers le maquereau monstre, qui se
joue à la surface de Teau ; placé à l'avant de la
berge, un homme lance contre lui un dard
retenu par une longue corde, tandis qu'un
second matelot veille à ce qu'en se déroulant,
elle ne rencontre aucun obstacle qui l'arrête.
Le poisson frappé plonge et s'enfuit d'abord
rapidement : mais, bientôt épuisé par ses efforts
et par la douleur que lui cause sa blessure, il
revient sur l'eau, où il est attaqué de nouveau
et traqué par ses persécuteurs, jusqu'à ce que
la mort mette fin à ses souffrances.
L'agriculture est entièrement négligée, quoi-
que les terres soient bonnes dans les environs,
et qu'une dune, située à l'entrée de la rivière
Saint-Jean, fournisse une vase propre à former
un excellent engrais. Les céréales réussiraient,
et la culture des pommes de terre serait profi-
La Gaspésie 87
table pour celui qtii yûudrait s'y livrer. Un
irlandais, établi ici depuis deux ans seulement,
en a vendu, le printemps dçjrnier, pour la
valeiir de soixante-quinze louis.
Juin, 27.
Monseigneur de Sidyme termine une des
missions les plus consolantes pour lui, par un
discours dans lequel il félicite les catholiques
de Douglastown de leurs bonnes dispositions.
A son départ du village, tous veulent avoir la
satisfaction de l'escorter jusqu'à la goélette, afin
de recevoir une dernière bénédiction de sa
main, avant de se séparer pour retourner chez
eux.
L'Evêque avait témoigné le désir de visiter
l'établissement où les trois baleiniers de Gaspé
déposent leurs prises. Plusieurs embarcations
ont été préparées pour nous y conduire, et nous
profitons d'un vent léger, qui nous y pousse en
88 La Oaspésie
peu de temps. Après avoir passé le banc exté-
rieur, nous nous dirigeons vers une autre
pointe sablonneuse, qui s'avance dans le port
et sur laquelle s'élèvent quelques ohé tives bar a-
ques ; là sont anoncelées des masses de lard de
baleine, que l'on fait fondre dans d'immenses
chaudières, afin d'en extraire les matières grasses
et huileuses. Le résidu est employé comme
combustible pour alimenter les feux.
Le dépècement se fait au large, ou dans un
des havres voisins du lieu où la baleine a été
tuée. Après l'avoir solidement amarrée sur un
des flancs du bâtiment, les matelots, ayant des
crampons fixés sous la semelle de leurs lourdes
bottes, descendent sur la masse inerte et glis-
sante. Munis de tranches, de couteaux et de
crocs, ils découpent la viande par longues
bandes, qui cfont enlevées au moyen d'un
cabestan et déposées dans la calle. Les barbes
de la baleine sont arrachées soigneusement ; et
La Gaspésie 89
lorsqu'on s'est assuré de toutes les dépouilles, à
un signal donné, les travailleurs remontent sur
le bâtiment, les amarres qui retenaient la car-
casse sont larguées, et elle descend lentement
dans les profondeurs de la mer.
Les pêcheurs ne font aucune difficulté de
manger le maigre de la baleine ; mais les sau-
vages seuls ont le courage d'avaler le gras, dont
le goût, suivant eux, ressemble à celui du lard.
Il en découle une huile abondante, avant même
qu'on l'ait soumise à l'action du feu. Cette pre-
mièfe huile est bien supérieure à celle qu'on
obtient par la chaleur des fourneaux ; aussi se
Tend-elle plus cher que l'autre.
De la pointe au Pénouïl, ^ où nous sommes
l'on aperçoit tout le port, avec une grande
partie du bassin, ainsi que le village où réside
1 Ce nom, donné autrefois par les pécheurs basques, 8)gnifiejpjmn«u2«
X
90 La Oaspésie
l'aristocratie de la Gaspéfiie. Dans le port de
Ga6i>é se jettent la rivière du nord-ouest et
celle du sud-ouest. L'entrée de la dernière
forme le bassin, qui a moins d'un mille de lon-
gueur, et dont la profondeur varie de cinq à
neuf brasses d'eau. Ce port intérieur peut rece-
voir une flotte considérable ; il renferme dans
ce moment plusieurs navires et une goélette du
gouvernement, placée sous la direction du
capitaine Bayfield et employée à faire le relè-
vement des côtes du district. Le grand port
connu autrefois des Français sous le nom de
baie du Pénouîl, jouissait d'une certaine impor-
tance, il y a un peu plus d'un siècle. En 1745,
M. de Beauharnois, gouverneur - général du
Canada, proposait au ministre de s'en occuper.
" On pourrait absolument, " écrivait-il, " faire
faire un établissement à Graspé. Il y a, dans le
fond de la baie de ce nom, un beau havre appelé
la baie du Fénouïl ; les plus gros vaisseaux y
seraient en sûreté... On a vu à Gaspé et aux
La. Caspésie dl
eiiTirons jusqu'à quarante et cinquante navires
de pêche ; elle commence ordinairement du
quinze au vingt juin, et finit au quinze et vingt
novembre et même plus tard. Le climat est à
peu près semblable à celui de Québec. On
assure que les terres qui sont dans le fond de
la baie du Pénouîl sont passablement bonnes*
Le nommé Harbour, canadien, y a une habita-
tion, où il a cultivé du blé, qui est venu à
maturité, ainsi que le blé sarrasin et les légu-
mes de toute espèce. "
Plus de deux siècles avant la date de cette
lettre, les Français avaient visité la baie du
Pénouîl et en avaient pris possession. En 1584,
Jacques-Cartier fut forcé de s'y réfugier et se
mit en rapport avec les naturels qui demeu-
raient dans le voisinage. Sa petite flotte était
mouillée à l'entrée de la baie de Gaspé, lorsque
le vent souffla avec tant de violence qu'un de
ses navires perdit une ancre. " Pour ce, " dit-il,
92 La Gaspésie
. ** nous fat besoin passer plus outre en ce fleuv^e,
quelques sept ou huit lieues pour gagner un
bon port, où il y eût bon fond lequel nous
avions été découvrir avec nos barques ; et, pour
les mauvais temps, tempête et obscurité qu'il
fit, demeurâmes en ce port jusqu'au vingt»
cinquième, sans pouvoir sortir."
" Cependant nous vîmes une grande multi-
tude d'hommes sauvages qui péchaient des
tombes, ^ desquels il y a grande quantité ; ils
étaient environ quarante barques, et, tant en
hommes, femmes qu'enfants, plus de deux
cents, lesquels, après qu'ils eurent conversé en
terre avec nous, venaient privément au bord
de nos navires avec leurs barques
Ils n'ont autre demeure que dessous ces bar-
ques, lesquelles ils renversent et s'étendent sous
icelles, sur la terre sans aucune couverture. "
Avant de quitter le port, Cartier voulut plan-
ter une croix, sur la pointe de sable qui en
1 Selon Hakluyt, ce sont des maquereaux.
La Gaspésie 93
ferme l'entrée. " Le vingt-quatrième jonr de
juillet, " dit-il, " nous fîmes faire une croix,
haute de trente pieds, sur la pointe de l'entrée
de ce port, au milieu de laquelle mîmes un
écusson relevé avec trois fleurs de lis, et dessus
était en grosses lettres entaillées en du bois :
Vive le Eoi de France. Et après, la plantâmes
en leur présence sur la dite pointe. Et, l'ayant
levée en haut, nous agenouillons tous, ayant les
mains joint es.. de laquelle chose ils s'émer-
veillaient beaucoup. "
Cartier avait choisi un site admirable pour y
arborer l'étendard sacré delà foi. Erigé pour la
première fois dans la Nouvelle-France, la croix
dominait d'un côté sur la magnifique baie de
Gaspé, et, de l'autre, sur ce beau port, où, bien
des fois, depuis, les bâtiments français et anglais
sont venus chercher un abri contre les fureurs
de la tempête. Les G-aspésiens parurent cepen-
dant s'inquiéter de cette prise de possession,
car, lorsque les marins français furent retournés
94 La Oaspésie
à leurs navires, un capitaine sauvage, accom-
pagné de ses trois fils et de son frère, vint
protester contre l'occupation de son pays ; c'est
du moins ce que comprit Cartier. Vêtu d'une
vieille peau d'ours, le chef se leva avec dignité
dans son canot, et fit une longue harangue,
durant laquelle, tantôt il montrait la croix,
tantôt il étendait la main vers les terres voisines,
comme pour déclarer qu'elles lui appartenaient.
Quand il eût péroré à sa fantaisie on l'attira,
ainsi que ses compagnons sur un des navires,
où, après lui avoir remis quelques présents,
Cartier lui expliqua qu'il désirait mener en
France deux de ses fils. Pour les engager à
faire ce voyage, on revêtit chacun d'eux d'une
chemise et d'un sayon de couleur ; on leur mit
sur la tête une toque rouge et on leur passa
au cou une chaîne de laiton. Ainsi affublés, les
jeunes gars ne pouvait plus contenir leur joie ;
et, sous l'inspiration du moment, ils consentirent
à suivre leurs magnifiques patrons. Taiguragny
et Domagoya distribuèrent leurs vieux habits
La C'aspésie 95
à leurs parents ; le lendemain, ils faisaient leurs
adieux et laissaient leur sauvage patrie, pour
aller visiter le beau pays de France.
Lorsque, l'année suivante, le navire de Car-
tier débouquait du canal qui court entre l'île
d'Anticosti et la côte du nord, pour entrer dans
le grand fleuve, les deux jeunes gaspésiens,
se balançant dans les haubans, saluaient la
chaîne bleuâtre des montagnes du sud, aux cris
joyeux de Honguedo ! Honguedo ! Malgré les
splendeurs qu'ils avaient entrevues dans les
villes européennes, ils portaient leurs regards
avec bonheur vers la terre de leurs ancêtres.
Et ils avaient le droit de la contempler avec un
juste orgueil, car la France ne leur avait rien
offert de plus majestueux que les monts Notre-
Dai. e, de plus noble que la baie de Gaspé, de
plus beau que le bassin sur les eaux duquel ils
avaient souvent, dans leur enfance, poussé le
léger canot de leur père, le vieux chef de
Honguedo.
96 La Gaspésie
Comme il y a déjà trois cents ans que ces
faits se passaient, et qu'ils ont perdu l'attrait de
la nouveauté, il sera peut-être mieux de laisser
le seizième siècle pour rentrer dans le dix-
neuvième.
Pendant notre visite aux fourneaux, le vent
a changé de direction, de sorte que nous pou-
vons en profiter pour retourner au mouillage
, de Douglastown. Cette partie du voyage
est rendue peu agréable par quelques fortes
ondées ; cependant nous oublions presque ce
contretemps, en prêtant l'oreille à la belle voix
d'un de nos bateliers, qui répète avec goût
quelques chants mélancoliques de la vieille
Irlande. Né dans la Graspésie ce jeune homme
les a reçus de ses parents, et il les conserve
comme de précieux souvenirs de la terre que
ses pères ont habitée.
La pluie continue à battre le pont de la
goélette, et nous nous félicitons de nous être
La Gaspésie 91
mis à l'abri, lorsqu'un sauvage, grimpant par
dessus le plat-bord, se présente au milieu de
nous ; il balbutie quelques mots, moitié fran-
çais, moitié anglais, qui, mal articulés, ne peu-
vent guères nous, expliquer l'objet de sa visite.
M. F. est heureusement muni d'une assez
bonne provision de micmac, et il s'en sert pour
questionner notre homme. Après un long inter-
rogatoire, on conclut qu'une femme sauvage
est malade, tout près du lieu que nous venons
de quitter, dans le port de Gaspé ; en vrais
Micmacs, pour envoyer chercher un prêtre, ses
amis ont attendu le jour et le moment où le
vent favorable allait engager le capitaine V. à
lever l'ancre. — " Où est la malade ! " — •' OuUa,"
répond Alguimou, étendant le cou, comme une
tortue qui veut reconnaître le terrain ; " OuUa,"
repète-t-il en recommençant sa pantomine. —
" Ce doit être à une bonne distance," remarque
M. F. ; " oulla signifie là-bas ; et, chez eux,
là-bas veut dire qu'il faut aller plus ou moins
E
9& La Gaspéfie
loin, selon que le cou est plus ou moins tendu.
Or vous voyez qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour
se l'arracher du milieu des épaules. " Monsei-
gneur de Sidyme se décide à aller administrer
la confirmation à la malade ; il est accompagné
de messieurs F. et Montminy, dont les services
sont requis en même temps. Ils ne reviennent
de leur excursion que tard dans la soirée.
Jr.in, 28.
De grand matin, la Sara s'ébranle pour quit-
ter la baie de &aspé. Dans sa course autour
de la pointe Saint-Pierre, elle est serrée de
près par un cul-de-poule américain ; les deux
goélettes se penchent, étendent leurs longues
voiles, et glissent sur les flots comme des
oiseaux de mer. On les dirait douées d'intelli-
gence, tant elles semblent faire d'eflTorts pour se
devancer l'une l'autre, tant elles paraissent se
passionner dans la lutte ; chacune met dehors
oute sa puissance de vitesse^ pour ne point
La Oaspésie 99
céder à sa rivale. La course se termine près du
village de la Malbaie, où les deux concurrentes
viennent s'arrêter bord à bord, sans que Tune
puisse réclamer l'avantage sur l'autre.
La chapelle de la Malbaie est bâtie sur un
coteau qui domine le village, et d'où la vue
s'étend au loin sur la mer. Vers l'ouest, une
terre basse, coupée par un barachois et offrant
quelques habitations éparses, forme le fond de
la baie, qui a une lieue de longueur sur trois
lieues de largeur. A l'autre bord de cette belle
nappe d'eau, se dressent des montagnes brisées,
au-dessus desquelles s'élève le mont Sainte-
Anne, et dont les derniers contreforts forment
l'île de Percé et celle de Bonaventure.
Cette baie a porté dans l'origine le nom de
baie des Molues ou Morues, parce que ce poisson
s'y prenait en abondance par les pêcheurs bas-
ques, normands et bretons. Les anglais ont
changé les mots, baie des Molues, en Molue bay^
100 LêU Oiupésie
puis en Malbay ; ce dernier nom a été accepté
par les pêcheurs français du pays, et aujourd'hui
il est le seul qui soit généralement connu.
Nous sommes reçus chez Guillaume Girard,
premier marguillier du lieu, quoique encore
protestant. Girard est un des plus riches
pêcheurs de U Malbaie, Arrivé pauvre de l'île
de Jersey, à force d'activité et d'industrie, il est
parvenu à réaliser une petite fortune. Outre
ses propriétés foncières, il possède dix-sept
berges, qui depuis le printemps ont déposé sur
ses vignots mille quintaux de morue. La morue
est fort abondante dans les eaux voisines ;
souvent elle s'y jette en si grande quantité,
qu'elle est poussée au rivage. Dernièrement on
en a trouvé des masses considérables, qui, en
poursuivant» le capelan, s'étaient aventurées
dans la rivière de la Malbaie, et étaient restées
à sec sur le cable.
Comme cette mission est peu étendue, nous
en repartons le même jour pour Percé.
CHAPITRE QUATRIÈME.
^reê et ses souveziirs historiques — La fête de Saint-Pierre — L'hiver et le
printemps à Percé — La moruo marchande et la morue de r^ection —
La maison Bobiii — La Table de Bolland — L île da Percé, et sa répu-
blique — Les chercheurs d'œufs — Départ — Ile de Bonaventure.
Bâti sur deux anses, que sépare le Mont-Joli,
le village de Percé se présente fort bien, et de
fait le district de Gaspé» n'offre rien de plus
pittoresque. En dédoublant le cap Bérée, nous
apercevons l'anse du nord-ouest qui se déploie
devant nous. Au rivage, sont les nombreuses
embarcations employées pour la pêche ; sur la
terre, le premier plan est occupé par les chafauds
et de longs vignots ; au-delà sont les habitations
dont chacune est environnée d'un petit champ,
en arrière, sur une colline, sont placés l'église
*
102 La Oaspésie
et le presbytère. Le terraia s'élève graduelle-
ment, à mesure qu'il s'éloigne de la mer, et
déroule à la fois toutes les parties de ce tableau,
encadré par un demi-cercle de montagnes, au-
dessus desquelles se dresse la Table de Rolland
ou le mont Sainte- Anne. Plus près de nous, est
l'île de Percé dont les deux arches se dessinent
sur l'azur de la mer ; on dirait les restes d'un
pont bâti par une race de géants, pour unir l'île
de Bonavent^re au Mont-Joli, dont le beau
plateau vert s'incline légèrement vers l'anse.
Sur la crête du Mont-Joli, un groupe nom-
breux d'hommes et de femmes paraît occupé à
nous souhaiter la bienvenue ; quelques hourrahs
parviennent faiblement jusqu'à nous ; une
fumée blanchâtre jaillit en tourbillonnant, et le
grondement du canon, répété puisamment par
les échos, porte l'épouvante au milieu des habi-
tants ailés du cap Percé, qui s'élèvent par
nuages et remplissent l'air de leurs cris aigus.
La Gaspésie 103
A peine avons-ncus jeté l'ancre, qu'une cha-
loupe de la douane arrive près de la goélette,
. pour conduire à terre l'Evêque et sa suite. Le
prélat est reçu au rivage par la population
entière, qui se presse autour de lui pour
demander sa bénédiction.
A l'exception de monseigneur Turgeon, aucun
de nous n'a encore passé une nuit à terre, depuis
notre départ de Québec. Nous allons enfin être
hébergés, et la nuit et le jour, dans le presby-
tère de Percé Quand on n'en a pas fait l'expé-
rience, l'on ne saurait se figurer combien il est
doux, après avoir été bercé par les vagues
pendant deux semaines, de tomber dans un lit
où l'on peut sommeiller en paix, sans craindre
d'être jeté sur le plancher par un caprice du
vent ou de la mer.
La maison du missionnaire est suffisamment
spacieuse pour un homme qui n'est pas exposé
104 La Gaspésie
à recevoir de visites. L'église, édifice de bois,
est assez commode à rintérienr, mais défignrée
à Textérieur par un maussade clocher, que
couronne une boîte faite sur le plan d'un bonnet
quarré. Près du flanc de l'église, un mamelon
de forme régulière s'élève à une trentaine de
pieds de hauteur ; il sert de piédestal à une
grande croix, sons l'ombre de laquelle viennent
reposer après la mort les catholiques de Percé.
Gomme en creusant au pied du mamelon, l'on
a trouvé des objets qui n'ont dû servir qu'à des
sauvages, l'on a cru qu'il avait été élevé pour
rappeler la mémoire de quelque capitaine re-
nommé des temps anciens.
Percé fut visité en 1534 par Jacques Cartier,
qui donna le nom de cap des Prés, soit au cap
Percé, soit au Mont-Joli. Depuis la fin du
seizième siècle, ce lieu n'a cessé d'être fréquenté
par les pêcheurs français, qui y prenaient le
poisson en abondance et y trouvaient de grandes
La Oaspésie. 105
commodités pour le faire sécher. Il est même
très-probable qu'ils y allèrent à la suite du
voyage de Cartier. Après la fondation de
Québec, Ohamplain, à plusieurs reprises, envoya
des chaloupes à Percé, soit pour obtenir des
provisions, soit pour faire passer en France des
lettres ou des messagers par les derniers na-
vires de pêche.
liC sieur Nicolas Denys ayant obtenu de la
compagnie de la Nouvelle-France toutes les
côtes qui bordent le golfe Saint-Laurent, depuis
Ganseau dans TAcadie jusqu'au cap des Eosiers,
visita cette portion de ses domaines et essaya
de la faire valoir ; il envoya quelques navires
à Percé, mais sans retirer beaucoup de profit
de ces voyages, parce qu'il ne pouvait surveiller
ses employés. Ses affaires allèrent si mal, qu'il
fut ruiné. Alors le gouvernement français, pour
le tirer d'embarras et pour satisfaire aux justes
demandes de plusieurs armateurs, fit rentrer
106 La Gaspésie
dans le domaine royal cette immense étendue
de pays, et en compensation accorda à son fils,
Richard Denys de Fronsac» des terres dans la
baie et sur la rivière de Miramichi. Plus tard,
le sieur de Fronsac obtint la concession de
Percé et du territoire' avoisinant, où il attira
sept à huit familles qui s'y arrêtèrent ; mais
cette f)etite population était à peine perceptible
pendant Tété, au milieu des cinq ou six cents
hommes qui se rendaient à Percé pour y faire
la pêche.
Monseigneur de Laval crut devoir s'occuper
des besoins spirituels de cette portion éloignée
de son troupeau ; en 1678, il chargea de cette
mission les Pères Bécollets, qui bâtirent une
chapelle à Percé même, et une autre à l'île de
Bonaventure sous le vocable de Sainte-Olaire.
Aux deux premiers missionnaires, succéda, en
1676, le P. Chrétien LeOlercq, qui a écrit sur
le Canada, deux ouvrages, aujourd'hui fort
La Gaspésie 107
rares, La Gaspésie et Le Premier Etablissement
de la Fçi dans, la NouveUe-France.
Après qne Guillaume d'Orange se fut emparé
de la couronne de son beau-père, JacqujBS II,
des armateurs anglais profitèrent des troubles
soulevés à cette occasion, entre la France et
l'Angleterre, j)our détruire les établissements
français en Amérique et essayer de s'emparer
du* Canada. Percé fut attaqué à Timproviste.
Le P. JumeaU; récollet, raconte cet épisode de
l'histoire de la Gaspésie, qui se passait au mois
d août 1690.
•' Deux frégates anglaises," écrivait-il, "paru-
rent sous le pavillon de France, à la rade de
l'île Bonaventure, et par ce stratagème se
saisirent aisément de cinq navires pêcheurs,
dont les capitaines et les équipages, alors
entièrement occupés à la pêche, furent obligés
de se sauver à Québec, parce qu'ils n'étaient
pas en état de se défendre. Les ennemis de
1Û3 La Gaspésie
l'état ayant tenté une descente à terre
pillèrent, ravagèrent et brûlèrent les maisons
des habitants, qui sont bien au nombre de huit
ou dix familles, et qui pour la plupart s'étaient
déjà réfugiés dans les bois Je frémis
d'horreur au simple souvenir des impiétés
que ces scélérats commirent dans notre église,
qui leur servait de corps-de-garde. Ils brisèrent
et foulèrent aux pieds nos images ; les tableaux
de la sainte Vierge et de saint Pierre furent
tous deux criblés de plus de cent cinquante
coups de fusil Pas une croix n'échappa à
leur fureur, à la réserve de celle que j'avais
autrefois plantés sur la Table à BoUand, qui,
pour être sur une montagne de trop difficile
accès, subsiste encore à prédent toute seule,
comme le monument sacré de notre christianis-
me Ils mirent le feu aux quatre coins de
notre égUse, qui fut bientôt réduite en cendres,
de même que celle de notre mission en l'île de
Bonaventure."
La Gaspésie 109
Juin» 29.
Ainsi, il y a déjà bien longtemps que la
première chapelle de Percé, placée sons la
protection de saint Pierre, était détruite par
des anglais ; deux ou trois autres chapelles
l'ont, tour à tour, remplacée, et, chaque année,
malgré tous les changements, la fête du grand
apôtre s'est célébrée ici avec une joie ordinai-
rement vive, et souvent bruyante. Aujourd'hui,
que la solennité est rehaussée par la présence
d'un évêque et de plusieurs prêtres, l'église est
envahie par une foule compacte de fidèles,
désireux de fêter leur patron et d'assister aux
exercices de la visite épiscopale.
Pendant l'hiver. Percé est un village isolé,
renfermant environ cinq cents âmes ; la popu-
lation est composée de Canadiens, de Jersiais et
d'Irlandais. Comme ce poste est à cent cin-
quante lieues de Québec, pendant la saison des
frimas et des glaces on n'y reçoit qu'une seule
110 La Onspéêie
fois des nouvelles de l'étranger ; elles sont ap-
portées par un courrier, chargé de communi-
quer les révolutions du monde civilisé aux
habitants de cette plage endormie. Toute la
nature y paraît alors accablée par le sommeil
de la mort ; le commerce est enseveli sous des
amas de neige, qui ne disparaissent qu'au mois
de mai ; des bancs de glace s'accumulent près
du rivage et s'étendent au loin sur la mer ; des
vents lourds et froids soufflent constamment.
Mais, dès les premiers jours de juin, l'aspect a
complètement changé ; des goélettes et des
navires arrivent chargés de marchandises ; ils
versent sur le rivage une population nouvelle,
qui apporte la vie et le mouvement. Les achats
se font, les marchés se concluent, les embarca-
tions soi^t gréées pour la croisière, les rets et
les seines se déroulent sur le rivage ; au milieu
des hommes occupés de leurs préparatifs, toui-
billonne la cohue des enfants, des chiens et des
flâneuses. Au-dessus du bruit discordant des
La Gaspésie 111
voix humaines et canines, domine la voix solen-
nelle de la «ler, battant en mesure contre les
falaises du cap Percé et du Mont-Joli. Bientôt
de nombreuses berges sont poussées au large,
pour recueillir les richesses de la mer. Pendant
toute la journée, le pêcheur est occupé sans
relâche à tendre ses lignes, à les retirer, à arra-
cher les hameçons du gau de la gloutonne
morue. Il n'a pas le temps de songer à prendre
le repas du midi ; il se permet seulement,
lorsque la faim se fait sentir, de rompre un
morceau de pain, qu^il avale tout en continuant
son travail.
Au coucher du soleil, les berges se dirigent
vers la terre. Si le temps est calme, des chants
joyeux accompagnent le bruit cadencé des
rames. Le vent souffle-t-il ? Sur tous les points
de rhorison, vous apercevez des taches blanches
se croisant, s'éloignant se rapprochant ; tantôt
elles se cachent, tantôt elles reparaissent bril-
112 La Oaspésie
lantes sur le dos de la vague. Elles grossissent ;
des cris de joie annoncent la renti^e au port ;
les berges vont se ranger auprès des chafauds,
pour y décharger le produit de la pêche, et le
pêcheur descend à terre, ravi d'avoir ses cou-
dées franches, après être resté pendant toute
une journée, resserré dans Tétroit espace de sa
nacelle*
Alors commence le travail des gens de terre ;
hommes^ femmes et enfants s'occupent à piquer
la morue, à la décoller, à la trancher, à la saler ;
il leur faudra, dans les semaines suivantes, Té-
tendre, la piler, et lui faire subir de nombreuses
manipulations, avant qu'elle puisse mériter le
titre de morue sèche.
»
La morue sèche est ou marchande ou de réfeo
tion, suivant qu'elle a été traitée avec plus ou
moins de soin. On dit que la morue est mar-
chande, lorsque, après la préparation, la chair
ne présente ni taches, ni coupure, ni meurtris-
La Gaspésîe 118
sure ; elle se vend plus cher que l'autre, et est
destinée aux marchés du Brésil, de l'Espagne et
de ritaKe. La morue de réfection est gardée
pour le Canada et les Indes Occidentales. Elle
forme la principale nourriture du pêcheur gas-
pésien ; il laissera de côté la morue marchande,
comme trop insipide, et choisira pour son dîner
celle dont la chair tachetée dénote que les
mouches y ont déposé leurs œufs. Ces matières
étrangères produisent de la fermentation dans
les parties voisines et leur donnent un goût plus
piquant.
La morue verte ne s'apprête qu'en automne,
quand les pluies deviennent trop fréquentes,
pour qu'on puisse la faire sécher ; on se con-
tente de l'ouvrir, de la décoller, de la nettoyer
et de la saler ; elle est alors prête à être empa-
quetée.
Malgré l'abondance de la morue, il arrive
souvent que des familles du pays n'ont pas de
114 La Gaspésie
poisson pour le carême. Gomme des navires
demeurent à la côte aussi longtemps que le
permet la saison, les pêcheurs leur fournissent
de la morue jusqu'au dernier moment, dans
Tespérance qu'il restera toujours assez de temps
pour faire les provisions de la maison. Mais
les approches de l'hiver, qui forcent les bâti-
ments de commerce à s'éloigner, obligent les
pêcheurs à mettre leurs berges en lieu de
sûreté ; et de la naît la disette de poison, parmi
ceux qui en fournissent abondamment aux pay&
étrangers.
Trois compagnies occupent une large part
du commerce de poisson, .dans le district de
Gaspé ; ce sont les maisons Eobin, Janvrin,
Buteau et LeBouthillier. MM. LeBouthillier et
Buteau se sont associés depuis peu d'années.
Le chef-lieu de leurs opérations est à Percé, d'où
ils exportent surtout la morue de réfection. M.
LeBouthillier dirigeait auparavant dans ce pays
les affaires de la maison Robin.
La Gaspésie 116
Il y a soixante ans, un jeune homme de
Jersey, nommé Charles Robin, vint s'établir à
Percé, où il n'y avait encore que quelques
habitants. A l'intelligence et à l'activité de ses
compatriotes, il joignait une instruction supé-
rieure. Il s'engagea avec succès dans le com-
»
merce du poisson, et ses affaires s'étendirent
graduellement. Autour de son établissement,
se réunirent plusieurs jersiais, ainsi que quel-
ques familles irlandaises, canadiennes et aca-
diennes.
Percé prenait un accroissement rapide. Vers
1808 et 1809, lorsqu en Europe la population
des campagnes, arrachée aux travaux de l'agri-
culture, se portait en masse dans les camps, le
prix des vivres devint très-élevé ; la' morue
se vendit alors jusqu'à six louis le quintal.
Aussi les profits du commerce furent si consi-
*
dérables pour M. Charles Eobin, qu'il ne savait
plus où placer ses capitaux. Il s'associa ses
neveux, qui avaient les goûts et les talents de
116 La Gaspésie
leur oncle et qui continuèrent les affaires.
Quoiqu'il soit mort depuis dix-neuf ans, les
opérations de la compagnie sont encore con-
duites dans le même esprit qui a présidé à sa
formation.
Cette maison possède trois grands établisse-
ments, un à Percé, un à Grande-Eivière et le
à
principal à Paspébiac. Aucun des propriétaires
ne réside sur les lieux. M. Philippe Robin
voyage en France et en Italie ; de là, par lettres
il communique ses plans et ses ordres,, que M.
Jacques Eobin, résidant à Jersey, est chargé de
faire exécuter. Dans le district de Gaspé, les
affaires sont dirigées par six commis, placés
deux par deux. Ces employés doivent être
célibataires, ou bien, s'ils sont mariés, ils ne
doivent point avoir leurs femmes auprès d'eux.
On leur a imposé un règlement très-sévère,
entrant dans les plus minutieux détails de la
conduite à tenir, et spécifiant même les plats
La Gruspésie 117
qui, chaque jour, doivent être servis à la table.
Si ce règlement était fidèlement observé, leur
cuisine ne serait pas dispendieuse. Quoique les
émoluments des commis soient faibles, jamais,
cependant, maître n'a été mieux servi que ne
le sont MM. Robin. Choisis vers l'âge de qua-
torze ans, et formés pendant quelque temps
auprès des chefs, ces employés sont envoyés
dans les établissements de Gaspé, où les inté-
rêts de la compagnie semblent s'identifier avec
les leurs. Tous les deux ans, un des commis
de chaque magasin va passer l'hiver à Jersey,
afin de rendre compte de l'état des affaires.
Un des grands principes de MM. Robin est
de ne permettre aucune innovation. L'on rap.
port^ bien des traits de leur attachement à
l'ordre établi; je n'en citerai qu'un. Leurs
navires de cabotage doivent se terminer en cul-
de-poule ; il y a peu d'années, leur principal
charpentier, faisant un brick pour le service de
118 La Gaspésie
la côte, crut devoir lui donner une poupe quar-
rée, parce que le bois qu'il employait favorisait
cette forme. Quelques mois après, il reçut l'ordre
de le défaire, et de le rebâtir à poupe allongée ;
les chefs joignaient une injonction sérieuse de
conserver rigoureusement les anciens usages.
Après les offices de la fête de saint Pierre,
nous allons visiter la Table de Eolland; une
gorge profonde nous conduit jusqu'au plateau
qui la couronne. Le sommet de cette montagne
est à douze cent trente pieds d'élévation au-
dessus du niveau de la mer. On peut le dis-
tinguer à une distance de quarante milles,
lorsque le temps est clair ; aussi de ce point
élevé la vue est magnifique. Le regard plonge
sur Percé avec ses vignots, ses maisons, ses
deux anses bordées de berges, sur le Mont-Joli,
le cap Percé et l'île de Bonaventure, humble-
ment couchés au pied du géant. Vers la droite,
une ligne bleuâtre se confond avec la mer, et
La Gafipésie 119
marque la direction que suit la côte, depuis la
grande Rivière jusqu'à la pointe au Maquereau ;
sur la gauche, la vue embrasse la Malbaie, ainsi
que la baie de Gaspé, et va se reposeï sur les
hauteurs du Fourillon. Le sommet de la. Table
de Rolland forme un plateau dont une partie
est unie, dépouillée d'arbres et couverte d'une
herbe épaisse. Ce tapis vert est diapré de mo-
destes fleurs, parmi lesquelles s'est glissée la
blanche primevère trouvée par le botaniste
Michaux, sur les bords du lac Mistassin.
Nous revenons de notre excursion aérienne
assez tôt pour rencontrer, à la table de M.
Montmiuy, le représentant du comté de Gaspé,
M. LeBouthillier, homme distingué par son
urbanité, son activité et ses connaissances.
Suivant lui le comté possède environ six cents
berges de pêche ; les profits sont tels, à certaines
époques que vers la fin de juin, dans le seul
port de Percé, la valeur du poisson qui se prend
chaque jour est d'environ cinq cents louis.
120 La Gaspésie
Des fenêtres dn presbytère, Ton aperçoit clai-
rement le plateau verdoyant de l'île de Percé.
Il est semé de points brillants, tantôt station-
naires, tantôt mobiles; ce sont les habitants ailés
de ce lieu, les uns couvant leurs œufs dans la
sécurité la plus profonde, les autres veillant
sur la famille nouvellement éclose. Cette ville
aérienne se divise en deux quartiers bien dis-
tincts, celui des cormorans et celui des goélands.
Si un individu d'une des tribus ose franchir la
limite assignée à ceux de sa plume, cet empié-
tement n'est jamais toléré en silence. Un cri
formidable, formé de milliers de' cris, retentit
dans les airs, et se fait entendre quelquefois à
la distance de plusieurs milles ; une nuée, sem-
blable à un brouillard épais de neige, s'élève
au-dessus du camp souille par la présence de
l'étranger. Les envahisseurs sont-ils nombreux ;
une colonne se détache de la masse des habi-
tants du territoire menacé, et, décrivant un
demi-cercle, va attaquer les ennemis sur les
La Gaspésie 121
derrières. Comme les défenseurs de la patrie
sont toujours forts sur le sol natal, les étrangers
doivent céder et déguerpir devant les coups de
bec et les malédictions de leurs adversaires.
Cette petite guerre entraîne de fréquents com-
bats, car à peine se passe-t-il un qnart-d'heure,
sans que des cris aigus nous avertissent que la
discorde à lancé ses brandons parmi la gent
volatile.
Les deux républiques, dont le territoire réuni
couvre environ deux arpents en superficie,
étaient autrefois protégées par l'escarpement
de leur rocher, et vivaient à l'abri des incur-
sions de l'homme. Le nid paternel se léguait
de génération en génération ; le goéland et le
cormoran élevaient leurs enfants, au lieu où ils
avaient eux-mêmes becqueté la coquille pour
se glisser dans le monde. Ce monde cependant
changeait autour d'eux ; c'était bien toujours le
même ciel ; c'était bien la même mer se brisant,
F
122 La Gaspésie
furieuse, contre les solides fondements de leur
citadelle, et roulant des montagnes d'eau sur
les rivages des deux anses. Mais, là-bas, à
quelques centaines de toises, le monde n'était
plus le même. La forêt était tombée ; des
fumées s'élevaient au-dessus de quelques ca-
banes habitées par l'homme blanc ; la grève
avait cessé d'être solitaire; les vagues soule-
vaient des embarcations, à la coque noire, aux
ailes blanches et aux longs mâts. La répu-
blique était menacée ; ses lieux de pêche étaient
envahis par des barbares, qui plus d'une fois
firent couler le sang des anciens possesseurs
de l'île.
Du moins, s'il fallait aller chercher le poisson
à une plus grande distance, cormorans et goé-
lands le pouvaient encore manger en paix, au
sommet inaccessible de leur rocher. Trompeuse
sécurité ! pour les goélands, comme pour les
hommes, il n'est rien d'immuable sur la terre.
La Guspéne 123
Vers l'an 1805, quelques milliers d'années après
rétablissement en ce lieu d'un descendant du
premier goéland, deux hardis pêcheurs se déter-
minèrent à escalader cette forteresse, jusqu'alors
réputée inexpugnable.
L'île de Percé paraît avoir autrefois été liée
avec le Mont-Joli ; elle n'en est séparée que
par un étroit canal, qui assèche à basse mer*
La longueur du plateau est d'environ huit
arpents, et sa largeur n'est guère que de soixante
à quatre-vingts pieds. Dans tout son pourtour, le
rocher n'est qu'une falaise continue, dont la
hauteur moyenne est de deux cent quatre-vingt-
dix pieds. L'œil perçant des deux pécheurs
avait souvent mesuré toutes les difficultés qu'ils
rencontreraient à escalader cette muraille, pour
arriver jusqu'au sommet. Un seul point leur
présentait une chance de succès. Près d'une
des arches, à quarante pieds de la base, le
rocher fait une saillie, au-dessus de laquelle la
124 La Gaspésie
falaise rentre un peu, et offre quelque facilité à
celui qui la voudrait gravir. Mais cette route
était trop douce pour les alertes pêcheurs ; ils
en choisirent une autre, propre à décourager
un chamois. Des rames, fortement liées en-
semble, sont appliquées contre la face du rocher.
Au moyen de cette échelle improvisée, ils fran-
chissent la partie la plus ardue de la montée ;
puis, s'attachant aux anfractuosités de la pierre
et se soulevant à l'aide des arbrisseaux qui
prennent racine dans les fissures, ils parvien-
nent jusqu'au plateau.
Pour Duguay et Moriarty, ce fut un beau
jour que celui où ils purent se glorifier d'être
arrivés les premiers au sommet de l'île de Percé.
Il existait bien une vague tradition qu'à cer-
taines époques, un jeune homme aux formes
herculéennes, à l'allure surhumaine, avait paru
sur le cap ; mais ces rêveries superstitieuses ne
servaient qu'à donner un nouveau relief à la
hardiesse des simplefe mortels, qui avaient osé
La Gaspésie 125
braver le Q-énie du cap Percé, jusques daas
son aire inaccessible.
Oe que l'amour de la gloire avait fait entre-
prendre à ces deux hommes, Tesprit d'intérêt
et d'imitation le fit ensuite tenter à beaucoup
d'autres ; une fois la marche tracée, la moitié
des difficultés s'évanouissait. Les nouveaux
venus toutefois crurent devoir prendre la route
regardée comme trop facile par leurs devan-
ciers. Tous les ans, quelques jeunes gens
allaient enlever les œufs, et ramasser la plume
des habitants du rocher.
D'abord la présence de l'homme eflFrayait si
peu les oiseaux, que, pour arriver aux œufs, il
fallait pousser la mère hors de son nid. Plus
tard, la fréquence des visites avait fini par effa-
roucher les goélands et les cormorans, et mena-
çait de les éloigner de leur antique empire ;
heureusement, un règlement, fait par les magis-
trats du district de Gaspé, a depuis quelques
126 La Gaspésie
semaines, rétabli les habitants du cap Percé
dans la jouissance paisible de leur domaine.
La pitié pour les opprimés n'était cependant
pas le motif qui portait à les protéger ; il s'agis-
sait plutôt de l'intérêt des oppresseurs. En effet,
lorsqu'une brume épaisse se répand sur la mer
voisine, comme cela arrive fréquemment, les
cris des oiseaux du cap servent à guider les pê-
cheurs surpris au large par l'obscurité, et à leur
indiquer le gisement des terres. Les services
rendus dans ces occasions, étant nombreux et
importants, devaient engager à mettre un terme
à la destruction de serviteurs si utiles à la
communauté.
D'ailleurs ces ascensions hasardeuses expo-
saient inutilement la vie d'un grand nombre de
jeunes gens, qui les entreprenaient avec plus
de courage que de prudence. L'année dernière,
un de ces braves fut précipité d'une hauteur de
près de cent pieds, par la chute d'une pierre.
La Gaspésie 127
SUT laquelle il venait de sauter. Accourus à son
secours, ses compagnons ne relevèrent qu'un
cadavre tout broyé.
Cette année, un jersiais a perdu la vie, en se
risquant à enlever des œufs, sur une pointe de
rocher, à l'île de Bonaventure. Une corde
passée sous les bras, il s'était fait descendre
jusque vis-à-vis des nids qu'il voulait spolier.
Tandis qu'il se hâtait d'emplir son panier, la
corde, rongée par le frottement sur une saillie
du roc, se rompit, et laissa tomber l'imprudent
dénicheur, qui se brisa la tête contre les pierres
du rivage.
La témérité n'est pas toujours punie avec la
même sévérité. Tranquille Duguay, dont le
nom vient d'être mentionné, désirait enlever les
œufs d'une famille de margots, qui avaient posé
leur nid dans une cavité, sur la face d'un cap.
Pour y arriver, il grimpa à une hauteur de cin-
quante à soixante pieds, au moyen de quelques
128 La Gaspé$ie
arbres rabougris et des aspérités de la pierre.
Comme la mère essayait de se défendre, il la
saisit d'une main, tandis que, de l'autre, il met-
tait les œufs dans un sac. L'oiseau, dans ses
eflPorts désespérés pour se dégager, réussit à
crever un œil au maraudeur, dont la situation
devenait fort périlleuse, puisque, par un seul
mouvement mal assuré, il pouvait être lancé
dans l'abîme béant sous ses pieds. En dépit de
la douleur qu'il ressentait, celui-ci conserva son
sang-froid, maintint sa position, et enleva tous
les œufs. Puis, tenant toujours son ennemi par
le cou, il descendit tranquillement au rivage
par la voie difficile qu'il avait suivie pour
monter.
Du côté du Mont-Joli, le cap Percé est coupé
à pic. Dans cette direction, le plateau se rétré-
cissant, s'avance de plusieurs pieds au-dessus
de la mer, et se termine en pointe. " Vous
voyez cette pointe-là ; " nous disait un vieux
pêcheur ; eh bien ! il y a ici un ivrogne, qui
La Gaspésie 129
monta un jonr sur le cap avec quelques bons
lurons de son espèce, pour avoir le plaisir de
s'enivrer là haut. Quand il fut gris, il gagea
avec ses amis qu'il * irait boire un coup sur la
pointe du rocher. Il s'y rendit, but un coup,
chanta le coq, fit trois sauts et s'en retourna,
sans accident. Le dieu des ivrognes le sou-
tenait."
C'était au pied de la falaise, à cinquante
toises au-dessous de la saillie du rocher, qu'on
nous rapportait l'escapade du pauvre ivrogne ;
placés ainsi vis-à-vis de cette muraille lisse,
droite, surplombant même un peu, nous ne
pouvions qu'applaudir à la sage décision, prise
par les magistrats, pour empêcher le retour de
semblables folies. Mes compagnons de voyage
et moi, nous nous étions rendus pour visiter les
arches de l'île de Percé, sous lesquelles quelques
coupes de rame eurent bientôt conduit notre
berge.
xâO La Oaspésie
Les montagnes voisines, ainsi que les îles de
Percé et de Bonaventure, sont formées d'une
pierre très-friable et se décomposant aisément
à l'air; de sorte que l'action continuelle des
vents et des flots leur donne avec le temps des
formes nouvelles et souvent fantastiques. Pous-
sées avec force entre l'île de Bonaventure et la
terre ferme, par les vents qui arrivent de la
pleine mer dans toute leur puissance, les vagues
minent les rochers lentement, mais sûrement ;
elles ont déjà creusé ces deux arches, remar-
quables par leur régularité. Qui sait si, dans
les siècles passés, des arches semblables n'ont
pas relié l'île de Percé avec le Mont-Jpli ? Tout
semble llndiquer; et Denys, qui visitait ces
lieux, il y a deux cents ans, en était persuadé.
Lorsqu'il y vint une première fois, il n'y avait
qu'une arche ; dans un second voyage fait, bien
des années après, il reconnut que deux autres
avaient été creusées par la mer. Il raconte
qu'une de ces dernières disparut, fermée par
l'éboulement d'une partie du rocher.
La Gaspésie 131
Les passages ouverts dans le roc ont à peu
près vingt-cinq pieds de largeur, vingt pieds
de hauteur et trente de longueur. Sous l'arche
principale, des chaloupes peuvent passer en
tout temps, soit à la voile, soit à la rame ; sous
l'autre, elles ne flottent que lorsque les eaux
sont hautes. Les débris de rochers, semés
alentour, attestent que la mer continue ses em-
piétements. Un jour, peut-être, les voûtes se
seront écroulées graduellement, et llle de Percé
formera trois immenses colonnes^ dont la masse
rivalisera avec celle des pyramides d'Egypte. ^
Jutllpt, t.
Le port de Percé n'est pas sûr, car il est
ouvert aux vents du large. Comme il est di-
visé en deux anses, lorsque les bâtiments sont
battus par les vagues dans l'une d'elles, ils
se réfugient dans l'autre pour y chercher un
1 Une des detuc archei s'est écroulée depuis quelque i années.
132 La Gaspésie
abri sous la protection de l'He. O'est le parti
qu'a pris le capitaine Y., pendant notre absence.
Nous avions laissé la goélette dans Tause du
nord*ouest, et nous la trouvons mouillée danis
celle du sud-est, où elle a été forcée de se retirer
pour se soustraire à la violence des vents du
nord. La mer se jette avec fureur sur la grève,
et rend rembarquement une opération assez
embarrassante ; mais les pêcheurs de Percé,
accoutumés à sortir du port dans tous les temps,
savent surmonter ces difficultés. Nous montons
dans une berge qui a été tirée à sec; une
vingtaine d'hommes sont rangés à l'entour,
prêts à la pousser à l'eau. Les regards fixés
sur la mer, ils Tétudient et épient le moment
favorable. " Voilà la bonne lame qui vient,"
s'écrient à la fois plusieurs d'entre eux. En
effet, une vague énorme se dresse au-dessus de
celles qui la précèdent ; au moment où elle va
toucher au rivage, le cri " en avant ! " met les
pêcheurs en mouvement ; la berge glisse rapi-
La Oaspésie 133
dément sur le gravier, la vague la saisit, la sou-
lève sur son dos écumant, et, en se retirant,
remporte loin de la terre.
Six vigoureux rameurs sont à bord ; cepen-
dant, malgré leurs efiforts, nous avons peine à
tenir tête au vent et aux courants. Nous attei-
gnons enfin la Sara, qui danse sur les flots, avec
toute la légèreté d'une bayadère. Par un gros
temps, c'est une affaire difficile et périlleuse
que d'aborder un navire avec une chaloupe ou
une berge. La petite embarcation doit se couler
soigneusement sous le vent ; un des rameurs
saisit le cable qui lui est lancé d'en haut;
l'équipage veille avec attention, pour empêcher
qu'une rame, maladroitement posée en travers,
n'envoie matelots et passagers naviguer avec
les poissons. Avez-vous réussi à aborder sans
accident ? alors commence une danse désagré-
able, qui se compose d'une série de plongeons.
Pendant un instant, élevé sur la crête d'une
vague, vous pouvez promener vos regards sur
1S4 La Gaspésie
tout le pont voisin ; un moment après, vous des-
cendez dans un gouffre profond, tandis qu'une
masse noire se balance au-dessus de votre tête
et menace de vous écraser sous ses flancs gou-
dronnés. C*est là-haut, cependant, qu'il faut
vous hisser. Une échelle de corde vous est
jetée ; en vous redressant pour la saisir, prenez
garde qu'un soubresaut de la bprge ne vous
lance sur un banc de rameur, contre lequel
vous vous briseriez les côtes. Lorsque la vague
vouis rapproche du navire, saisissez ce cordage
qui flotte au vent, et montez bien vite, si la vie
vous est chère. Qu'une seconde lame survienne,
pendant que vous avez les mains attachées à
l'échelle et les jambes retenues dans la cha-
loupe, c'en est fait de vous : vous serez écartelé
ou vous tomberez à la mer. Vos pieds se sont-
ils dégagés à propos? vous voilà suspendu sur
les flots, forcé pour échapper au péril, de vous
cramponner à une muraille glissante ; encore
prendrez-vous un bain froid, en attendant
La Gaspésie 135
qu'une main charitable se hasarde à vous tirer
par-dessus le bordage. Une fois monté, il vous
'est libre de rire de ceux qui, à votre exemple,
escaladent les flancs du navire.
Nous voici enfin à bord, sains et saufs. Pen-
dant le reste de la journée, la Sara croise péni-
niblement, contre le vent et la marée dans le
chenal, d'une demi-lieue de largeur, qui- sépare
la terre ferme de l'île Bonaventure. Tantôt la
goélette porte le cap vers les rivages verdoyants
de l'île ; tantôt, au rauque commandement du
capitaine V., " paré à virer, mes girçons ! " elle
est ramenée vers les récifs de Percé, au-dessus
desquels la vague s'élance, brisée et divisée
en mille flocons d'écume.
A la chute du jour, les maisons blanches du
village sont encore devant nous, quoique déjà
plus de trente fois nous ayons viré de bord
pour nous en éloigner.
136 ta Gaspésie
Durant le cours de ces évolutions, nous avons
tout le temps d'examiner Tîle de Bonaventure,
dont les côtes s'élèvent perpendiculairement à
une hauteur de deux cents à deux cents cin-
quante pieds. Ses rochers servent de retraite
à des familles de goélands, de margots, de cor-
morans, aussi nombreuses que celles de l'île de
Percé. Bonaventure n'a que trois quarts de lieue
en longueur et renferme quinze familles. On
n'y trouve plus de traces, dit-on, de l'ancienne
chapelle, dédiée à sainte Claire.
Denys remarque que, de son temps, l'île de
Bonaventure était remplie de lièvres, et qu'en
tendant trente collets le soir, on était sûr d'y
trouver le lendemain matin, au moins vingt
prisonniers. Aujourd'hui encore, ils continuent
d'être fort abondants dans les bois conservés
sur rUe.
CHAPJTRE CINQUIÈME
toL Grande-Riviôre — ^Un sourd — Instruction religieuse — Avantages matériels
— Un catéchiste — Le naufrage anglais — ^Au pied de la grande échelle
— ^Pointe-aa-Geniôvre — ^Bichedses de la mer.
Juillet, 2.
Au point du jour, nous sommes encore
près de l'île Bonaventure; heureusement, un
fort vent du nord-est s'élève tout à coup, et
nous porte dans l'anse de la Grande-Rivière,
où nous jetons l'ancre, vers 6 J heures du matin.
Un coup de canon est tiré pour annoncer notre
arrivée à M. Montminy, qui nous a laissés dans
le dessein de nous devancer et de préparer les
voies; personne ne paraît faire attention au
signal donné, et nous attendons patiemment
138 La Caspésie
qu'on veuille bien s'occuper de nous. Enfin, du
barachois sort un flette, conduit par un vieil-
lard, qui fait jouer lentement ses deux rames.
Nous le hélons à plusieurs reprises ; mais il
est trop occupé, et ne nous aperçoit qu'au mo-
ment où sa petite embarcation frappe contre la
goélette. Comment décrire sa surprise ? Sa tête
est nue ; ses longs cheveux gris flottent au gré
du vent, tantôt couvrant sa figure bronzée,
tantôt se tordant et se dressant comme des ser-
pents. La bouche béante, les yeux attachés
sur Mgr. de Sidyme, il s'appuie sur une rame,
tandis qu'il tient l'autre prête à frapper l'eau,
au premier moment d'hostilité qu'il remarquera.
— " M. le missionnaire est-il arrivé ? " — ** Oui,
oui ; je le sais." — ** A vez-vous eu connaissance
du prêtre ? " — " Oui, oui, la plus belle voiture." —
Sans attendre d'autre question et sans donner
d'explication plus claire, il fait volte-face, et
mettant en jeu toute la vigueur de ses vieux
bras, il fuit vers le goulet d'où nous l'avons vu
sortir.
La Gaspésie 139
Au bont d'une demi-heure, une berge nous
amène des gens plus raisonnables, et le mystère
qui accompagnait les allures du premier visi-
teur s'explique. Il avait pris la Sara pour un
des bâtiments qui font le trafic sur la côte ; sui-
vant sa coutume, il se rendait à bord pour
donner et recevoir les premières nouvelles, et
prendre le petit coup d'eau-de-vie; lorsqu'il
leva les yeux, il aperçut un évêque avec plu-
sieurs prêtres, et reconnut sa méprise. Très-
sourd, il ne put entendre les questions qui lui
étaient adressées ; mais il s'empressa de porter
à terre la nouvelle de l'arrivée des étrangers, et
de faire expédier vers eux la meilleure berge
de l'endroit. Comme M. Montminy, retardé
par quelque contretemps, n'est pas encore rendu
à la Grande-Rivière, personne ne nous y atten-
dait.
Ce lieu de pêche, a son barachois et sa rivière,
dont l'entrée est rendue difficile par une barre
140 La Gaspésie
de sable. Le terrain est plat et peu élevé ;
depuis le mont Sainte- Anne, les hauteurs s'éloi-
gnent tellement de la mer, que d'ici on ne peut
les distinguer.
Les nombreuses branches d'une même fa-
mille établie ici depuis plus de cent ans, for-
ment la plus grande partie de la population.
Il fut un temps, sur la fin du siècle dernier, où
les côtes du golfe étaient rarement visitées par
les missionnaires, qui ne pouvaient parcourir
tous les établissements dans une seule année.
M. Girouard fut, vers cette époque, chargé de
déservir le littoral de la baie des Chaleurs et le
district de G-aspé tout entier ; plusieurs an-
nées auparavant, un de ses prédécesseurs, M.
Bourque, avait à visiter près de quatre cents
lieues de côtes, dans la Nouvelle-Ecosse, le
Nouveau-Brunswick et le Canada. Aujourd'hui,
que les missions ont été divisées, le pasteur peut
La Gaspéste 141
veiller plus aisément sur sou troupeau, et l'ins-
truction religieuse se répand dans toutes les
parties du pays. Nous ayons ici l'occasion
d'observer tout le bien moral qui résulte de la
présence du missionnaire au milieu de ses
ouailles.
Quant aux avantages temporels de la Grande-
Rivière, ils sont considérables. Les terres y sont
fertiles, et il est facile de les améliorer avec les
monceaux de têtes de morues qui pourrissent
près des vignots. Aussi fructueuses qu'à Percé,
les pêcheries exigent moins de frais, car la
bouette est plus abondante, et les berges s'usent
moins vite.
Les embarcations sont beaucoup plus fortes
que celles que nous avons vues jusqu'ici. La
raison en est qu'à la G-rande-Tlivière, chaque
pêcheur construit lui-même ses berges, et les
fait très-solides, afin qu elles durent plus long-
temps.
142 La Gaspésie
Ici règne une aisance qu'on ne rencontre pas
dans nos plus riches paroisses du district de
Québec. Les marchands forains apportent des
provisions en abondance, et quelquefois à assez
bas prix, comme cela est arrivé cet été; en
retour, ils prennent de la morue marchande.
Néanmoins, les choses changent durant l'hiver,
chez <îeux qui ont manqué de prévoyance et
d'économie ; ces derniers se voient souvent ré-
duits à une grande gêne, pour avoir imité la
cigale, au lieu de suivre l'exemple de la fourmi.
Malgré ces exceptions au bien-être général, tous
les habitants de la G-rande-Rivière sont restés
hors de la dépendance de la maison Robin, qui
n'a pu établir ici sa domination, comme elle l'a
fait à Paspébiac.
Notre hôte, Baptiste Couture-Bellerive, des-
cendant du digne compagnon de captivité du
P. Jogues, exige que nous prenions tous nos
repas chez lui. L'état d'aisance dans lequel il
La Gaspésie 143
vit, lui permet d'exercer une généreuse hospi-
talité. Il possède un établissement de pêche,
qui lui donne d'amples revenus. Ce matin
même, il a pris quatorze saumons qui, au prix
d'un écu la pièce, lui font une assez bonne au-
baine. G-râce à sa libéralité, le saumon sera
notre pain quotidien d'ici à quelques jours.
Trois lourds et forts fusils ornent sa grande
chambre; ils ont sept pieds de longueur, et
c'est, nous dit-il, la taille ordinaire des fusils
dans ces parages. Les occasions de satisfaire
sa passion pour la chasse sont si fréquentes,
que, chaque année, il met de côté une somme
de vingt louis pour l'achat de poudre et de
plomb. Pendant tout l'été, les anses voisines
sont couvertes de gibiers noirs ; l'automne
amène avec lui d'innombrables volées de ca-
nards et d'outardes. Et qui, à la vue de ces
richesses de l'air et de l'eau, ne serait tenté de
se faire chasseur ? Quel cœur ne battrait
144 La Gaspésie
d'anxiété et de joie, en présence de ces pha-
langes, ailées, couvrant les battures et se jouant
au milieu des joncs. Aussi dans ce lieu tous les
hommes sont chasseurs. Beaucoup de mains
dég irnies d'un doigt ou d'un pouce attestent
cependant que, si la chasse a des délices, elle
oflFre aussi des dangers. Par une coïncidence
remarquable, les accidents de ce genre sont
toujours arrivés le dimanche ou un jour de fête
d'obligation.
Dans toutes les missions du golfe Saint-
Laurent, pendant l'absence du prêtre, les catho-
liques observent fidèlement l'usage de se réunir
le dimanche à la chapelle, pour y faire leurs
prières. On y chante certaines parties de la
messe, ainsi que les psaumes des vêpres. Un
catéchiste est chargé de lire les prières à haute
voix et d'instruire les enfants. Ces fonctions,
sont confiées à un homme probe, et assez ins-
truit pour pouvoir, tant bien que mal, lire les
La Gaspésie 145
prières de la messe d'un bout à Tautre. Il est
nécessaire de remarquer que cette dernière
condition ne se rencontre pas souvent chez les
pêcheurs de la G-aspésie. — " Débis pien tes an-
nées," nous disait le père Stiver, allemand de
naissance et lecteur de la Grande-Rivière,
" ché vais la brière ; ché leuî parle du bon Tié ;
à brésent chi sis renti. Ché sis fenu tans le
bays, afec le réchiment tes planes. Il y a pien
tes années ; car ch' édais cheune carson, et ch
ai quadre-fingt-teux ans. " — Les cheveux du
bon vieux soldat, du régiment hessois "des
blancs, " ont blanchi au service de la mission.
Aujourd'hui infirme et fort âgé, il ne peut plus
lire ; mais il récite de mémoire les prières qu'il
a si souvent répétées.
Longtemps après nous, arrive M. Montminy,
qui, sûr de nous devancer, a passé la nuit à
l'Ance-à-Beaufils, près de Percé. A peine nous
a-t-il rejoints, qu'on vient le demander pour un
G
146 La Gaspésie
malade, dont la maison est à quelques arpents
du lieu d'où il est parti ce matin. Comme sa
présence est nécessaire à la Grande-Rivière,
je crois devoir lui offrir mes services, qu'il ac-
cepte volontiers.
Il est impossible de faire le voyage en berge ;
le vent est contraire et souffle avec violence.
Quant à la route de terre, on ne peut la par-
courir qu'à pied, car la mer est le seul grand
chemin qui soit ouvert aux voyageurs, dans
cette partie du pays. D'ailleurs, il n'y à dans
tout le voisinage qu'un seul cheval, et il n'a pas
encore été dompté. Qu'importe ? un sentier a
été pratiqué dans la forêt en faveur des piétons,
et. Dieu merci, je me suis accoutumé à faire de
longues marches dans les bois de Saint-Isidore.
TJn guide m'accompagne ; tous deux nous che-
minons joyeusement, tantôt plongeant dans l'é-
paisseur de la forêt, tantôt suivant sur le sable
les bords de la mer. Après une course d'environ
La Gaspésie 147
dix milles, durant laquelle nous traversons les
habitations de la Petite-Rivière, de la montée
du Cap, de Tanse du Cap et du cap Désespoir,
nous arrivons chez le malade, qui est assez bien
portant encore, et n'a guères à se plaindre que
du poids de ses quatre-vingts ans. C'est donc
un voyage à peu près inutile ; mais je ne puis
regretter de l'avoir fait, car il m'a permis de
visiter un lieu que depuis longtemps je désirais
voir.
L'anse à Beaufils s'étend entre Percé et le cap
nommé Des Espoirs par quelques géographes,
et Désespoir par d'autres. Le dernier nom me
paraît le plus convenable, car ce cap est devenu
célèbre par plus d'un naufrage. Il en est un
surtout, dont le souvenir s'est conservé plein
de vie parmi les habitants des environs. Sur la
pointe la plus avancée, à vingt pieds au-dessus
des plus hautes eaux, se trouvent les débris
d'un bâtiment, connu des pêcheurs sous le nom
148 La Gaspésie
de naufrage anglais. Pour le soulever' jusque-
là, la mer a dû dépasser de beaucoup ses
limites ordinaires ; or il est à remarquer que,
dans ces parages, les plus fortes marées ne font
monter les eaux que de quatre ou cinq pieds.
Les grands pères de la génération actuelle ont
vu cette carcasse de bâtiment dans le même
lieu, et Tout entendu nommer le naufrage an-
glais.
Le cap Désespoir s'avance au large, vis-à-vis
l'extrémité méridionale de Tîle de Bonaventure.
Entre ces deux pointes et Percé, se déploie une
belle nappe d'eau, remarquable par ses mirages.
Suivant les traditions locales, des merveilles,
plus inexplicables que les eflFets du mirage, se
sont passées sur ces eaux, et ont été plusieurs
fois renouvelées durant le siècle dernier et
dans les premières années de celui-ci.
" Parfois," rapporte la chronique de ces temps,
" le pêcheur, qui s'est arrêté près du naufrage
La Gaspésie 149
anglais, assiste à des scènes merveilleuses ; une
étrange vision se déroule sous ses yeux. Les
eaux sont unies comme une glace, et le temps
parfaitement calme. Tout à coup la mer se
soulève et s'agite au large ; les vagues se dres-
sent comme des collines, se poursuivent, se bri-
sent les unes contre les autres. Soudain, au-
dessus de ces masses tourmentées, apparaît un
léger vaisseau, portant toutes ses voiles dehors
et luttant contre la rage des ondes bouillonantes.
Aussi rapide que l'hirondelle de mer, comme
elle, il touche à peine les eaux. Sur la dunette,
sur le gaillard, dans les haubans, partout, se
dessinent des figures humaines, dont le cos-
tume antique et militaire convient à des soldats
d'un autre siècle. Le pied posé sur le beaupré
et prêt à s'élancer vers le rivage, un homme,
qui porte les insignes d'un officier supérieur, se
tient dans l'attitude du commandement. De la
main droite, il désigne au pilote le sombre cap,
qui grandit devant eux ; sur son bras gauche
150 La Gaspésie
s'appuie une forme drapée de longs voiles
blancs.
" Le ciel est noir, le vent siffle dans les cor-
dages, la mer gronde, le vaisseau vole comme
un trait ; encore quelques secondes et il va se
broyer contre les rochers. Derrière lui, une
vague, une vague aux larges flancs, se lèTe,
s'arrondit et le porte vers le cap Désespoir.
Des cris déchirants, au milieu desquel on dis-
tingue une voix de femme, retentissent et se
mêlent aux bruits de la tempête et aux éclats
du tonnerre.
" La vision s'est évanouie, le silence de la
mort s'est étendu sur ces eaux ; le vaisseau,
le pilote, l'équipage épouvanté, les soldats,
l'homme au geste altier, la forme aux longs
voiles blancs ont disparu ; le soleil brille sur
une mer calme et étincelantp ; les flots viennent
mollement caresser le pied du cap Désespoir.
Le pêcheur est resté seul à côté des varangues
vermoulues du navfrage anglais!^
La Gaspésie 151
La tradition rapporte qu'en 1711 nn orage
effrayant jeta, sur les rochers du cap, un vais-
seau anglais chargé de soldats.
Cette année-là, une flotte anglaise remontait
le Saint-Laurent sous les ordres du général
Walker ; elle portait un corps de sept à huit mille
hommes, commandé par le général Hill, frère
de madame Masham qui venait de remplacer
la duchesse de Marlborough dans la faveur de '
la reine Anne. Outre plusieurs régiments de
vétérans et quelques compagnies des gardes
royales, il y avait sur cette flotte un grand
nombre de familles, qui se rendaient au Canada
pour y habiter, tant était grande la confiance
des Anglais dans la réussite de leur entreprise.
Des officiers et beaucoup de soldats étaient aussi
suivis de leurs femmes et de leurs enfants.
La consternation régnait dans Québec, où l'on
se rappelait les angoisses et les souffrances en-
152 La Gaspcsie
durées par les habitants de cette ville, lorsque
Phips l'avait assiégée en 1690.
Conservant peu de confiance dans les secours
humains, les Canadiens eurent recours à Dieu ;
pendant que les hommes se préparaient à com-
battre, les dames se réunissaient dans l'église
de la basse- ville, pour implorer la protection
de la sainte Vierge auprès du Dieu des armées.
Cependant la flotte anglaise était entrée dans
le golfe Saint-Laurent, sans éprouver aucun
accident ; alors les brumes et les calmes com-
mencèrent à retarder sa marche. Dans la crainte
que les vaisseaux et les transports ne se sépa-
rassent les uns des autres, l'amiral fit jeter
l'ancre dans la baie de Gaspé. Le vingt août,
il se remit en route par un fort vent de l'ouest ;
mais les brumes se répandirent de nouveau
sur la mer, et quelques vaisseaux durent s'é-
carter des autres et être poussés vers le golfe.
Peu après, une violente tempête s'éleva ; le
•
La Gaspésie 153
vent Tenait du nord-est, et porta une partie de
la flotte sur les rochers dtî Tîle aux Œufs
où huit transports furejit perdus ; neuf cents
hommes, tant officiers et soldats que matelots,
périrent au milieu des brisants. Des femmes
et des enfants se trouvèrent aussi enveloppés
dans cette terrible catastrophe. L'on constata
plus tard, par des objets de piété, qui furent
trouvés dans les caisses jetées à la côte, que
plusieurs familles catholiques avaient péri dans
le naufrage.
Suivant les chroniques de la G-aspésie, ce fut
la même tempête, qui porta sur la pointe du
cap Désespoir le vaisseau dont les restes sont
connus sous le nom de naufrage anglais.
Vers neuf heures du soir, j'avais terminé mon
voyage de vingt milles, et j'arrivais à la Grande-
Rivière, tout à propos pour m'embarquer sur
une berge, qui allait conduire monseigneur de
Sidyme à la goélette.
154 La Oaspésie
Juillet. 3.
Nous laissons la G-rande-Biviôre au bruit
d'une vive fusillade, comme à l'ordinaire.
Un des longs fusils, trop fortement chargés,
se brise entre les mains d'un jeune homme,
qui est debout dans une berge, au milieu
de dix ou douze personnes ; quelques éclats
passent près de la tête de M. Montminy, assis
à côté de l'imprudent tireur. Par bonheur,
personne n'est blessée : ses voisins rient du
mouvement de terreur causé par l'accident, et
continuent de faire feu avec le même entrain,
ayant le soin de mouiller le bout du canon de
chaque fusil, afin de produire une détonation
plus bruyante.
Nous sommes embarqués ; mais le vent ne
veut encore rien faire pour nous ; en attendant
sa décision, la mer se charge de nous donner
un avant-goût de ce qu'elle nous réserve au
large ; une grosse houle tourmente la Sara, qu^
La Gaspésie 155
s'agite et s'impatiente. C'est le résultat du gros
vent qui a soufflé depuis quelques jours. Il a
été si violent, qu'une berge conduite par des
jersiais a chaviré avant-hier ; les naufragés,
habitués à ce contretemps, se réfugièrent sur la
quille de leur embarcation et attendirent pa-
tiemment qu'on allât les délivrer.
Souvent il arrive des accidents de ce genre,
par suite de l'imprudence et de la vanité des
jeunes pêcheurs, qui craindraient de passer
pour des poltrons, s'ils diminuaient de voiles
lorsque la brise fraîchit.
Peu après midi, un faible vent contraire nous
permet de nous élever en mer ; mais nous n'y
gagnons rien, car les courants qui sortent de la
baie des Chaleurs nous rejettent du côté de
Percé. La chaloupe est mise à l'eau, et quatre
rameurs essaient de remorquer la goélette vers
le large. C'est peine inutile ; elle est refoulée
vers la côte, contre laquelle les vagues se brisent
156 La Gaspésie
avec violence. Déjà nous n'en sommes plus
qu'à trois ou quatre encablures, lorsque le capi-
taine rappelle les rameurs» fait jeter deux ancres,
et se résigne à attendre, en ce lieu périlleux,
des circonstances un peu plus favorables pour
continuer le voyage.
Les balancements saccadés et non interrom-
pus de la Sara produisent de mauvais résultats
sur un des nôtres, qui jusqu'à ce jour s'est
montré fort solide ; pour arrêter le mal de mer
dès son début, il prend le sage parti d'aller
dormir. Quant aux autres voyageurs, qui com-
mencent à avoir le cœur marin, ils s'occupent
à faire la pêche ; en moins de deux heures,
ils ont jeté sur le pont une quarantaine de mo-
rues, dont les souffrances sont abrégées par le
couteau. Mathieu leur tranche la tète, les
éventre, et sale les chairs pour le jour où la
pêche sera mauvaise ; il réserve les têtes pour
en faire un salmigondis, que les pêcheurs de
La Gnspésie 157
Jersey nomment la quiode^ et dont ils sont fort
friands.
Vis-à-vis de notre mouillage, et près d'un
ruisseau nommé la Pêche-à-Manon, une longue
échelle est plantée verticalement contre la
falaise. Un cultivateur irlandais, établi près de
ce lieu, s'en sert pour transporter le varech,
qu'il étend comme engrais sur sa terre. L'é-
chelle est trop rapprochée de nous, pour que
nous ne la vojrions pas d'un mauvais œil ; qu'un
seul anneau des chaînes qui retiennent les
ancres, soit trop faible pour résister aux se-
cousses causées par les vagues, et la goélette
est dans un instant broyée contre les rochers.
Malgré le voisinage peu rassurant de la
grande échelle, nous ne pouvons nous empê-
cher de jouir avec délices de cette belle soirée.
L'atmosphère est pure et tempérée ; la voix de
la mer a des sons graves, solennels, magni-
fiques. Une lueur argentée, produite par le
168 La Gaspésie
phosphore des eaux, brille sur la crête des
vagues, et s'attache aux chaînes, qui apparais-
sent comme un réseau de feu. Des poissons,
étincelants de lumière, se jouent autour de la
goélette ; dans leurs ébats, ils laissent à leur
suite une longue traînée d'étoiles ; la mytho-
logie dirait que c'est une nouvelle voie lactée,
tracée sur l'azur de la mer par le passage de la
déesse Amphitrite. Cette lumière phosphorique
éclaire suffisamment pour permettre de distin-
guer avec facilité les lettres d'un livre.
L'on a présenté beaucoup d'explications de
ce phénomène. Ce qu'il y a de certain, c'est
que ces étincelles sont produites par le mouve-
ment et par le frottement. Elles brillent, lors-
qu'une vague se brise, ou lorsque l'eau bat
contre un corps solide. Ce n'est pas une lumière
dense, mais plutôt le rapprochement de my-
riades de points lumineux, ressemblant à ceux
qui s'échappent de tous les poils d'une peau
de chat, lorsqu'on la frotte avec la main.
Ija Gaspésie 159
Juillet, 5.
Un gros vent contraire, qui s'élève vers
cinq heures du matin, nous permet de ga-
gner la pleine mer. A force de louvoyer, nous
avançons vers la Pointe-au-Q-enièvre, nommée
Newport par les Anglais. Sur la droite, nous
laissons au fond d'une belle baie, l'établisse-
ment de Pabos, qui jouissait d'une certaine
importance sous le gouvernement français. Il
renfermait alors quelques magasins et une cha-
pelle, aujourd'hui détruite. Huit familles irlan-
daises sont établies à Pabos ; elles se livrent à
la culture et fournissent des pommes de terre
à une partie des pêcheurs de la côte.
Vis-à-vis de la Pointo-au-Q-enièvre, s'avance
une chaîne de rochers, qui s'élèvent de douze
à quinze pieds au-dessus de Teau. Entre cette
presqu'île et la terre ferme, est un petit port,
160 La Gaspésie
dans lequel on pénètre par un goulet étroit et
dangereux. Vers cinq heures du soir, nous ne
sommes guères qu'à une demi-lieue de ce port,
d'où sortent plusieurs berges, les unes pour
nous transporter à terre, les autres pour remor-
quer la goélette.
Quelques chétives cabanes, un sol maigre,
des rochers, des bouquets de sapins entre les-
quels serpentent les sentiers qui conduisent à
la chapelle et au rivage : voilà la partie inani-
mée de ce lieu. Quant aux habitants, ils bril-
lent plutôt par la bonne humeur que par la
beauté des formes. Le teint cuivré, les pom-
mettes saillantes, les cheveux noirs, longs et
raides, dénotent qu'il existe dans une partie de
la population un mélange de sang sauvage.
Négligemment vêtues, environnées d'enfants,
dont la toilette est encore à faire, les matrones
mettent le nez à la porte pour nous voir passer,
et donnent tous les signes du plus grand éba-
hissement.
La Gaspésie 161
De leur côté, les hommes s'occupent à nous
ménager des surprises; tapis au milieu des
broussailles, ils attendent le moment où nous
passons près de leurs cachettes, pour décharger
leurs fusils ; puis ils se montrent rayonnants
de joie, à l'idée de nous voir étourdie. ^
Mgr. l'évêque de Sidyme est reçu par MM.
Montminy et N , qui nous ont devancés
sur une berge de la G-rande-Rivière. La cha-
pelle, tapissée de gravures aux couleurs bril-
lantes, se remplit en peu d'instants, et tous les
assistants écoutent la parole de Dieu, avec une
attention et un recueillement remarquables.
Comme l'heure avancée de la journée ne nous
permet pas de prolonger la séance, après l'ins-
truction publique, nous retournons prendre
gîte sur la goélette. Tandis que, arrêtés au
1 II n'y avait alors A la Pointe-aa-Genièyre que douze on qainee familles,
qui depuis ont été en partie détruites par la petite vérole. D'autres les ont
remplacées, et se sont étendues entre Pabos et la pointe au Maquereau. £n
1856, le no.abre de familles s'élevait à 103.
162 La Gaspésie
bord de la mer, nous attendons l'arrivée d'une
chaloupe, un coup de filet, donné sous nos yeux
dans le petit port, jette sur le sable un monceau
de poisson : poules de mer, tanches, crapauds de
mer, capelans, raies, plies, harengs, sardines,
truites, loches, homards, se débattent pêle-mêle
sur le rivage. Les pêcheurs choisissent le ca-
pelan pour bouéter la morue ; le reste est aban-
donné sur la grève, où les enfants d'une pauvre
yeuve trient ce qui leur convient pour le sou-
per, sans songer à faire de provisions pour le
déjeûner du lendemain ; ils savent que le len-
demain pourvoira aussi à leurs besoins. Les
homards deviennent notre lot.
Ce sont de hargneux personnages que ces
homards, toujours prêts à écraser ou à déchirer
ce qui tombe entre leurs serres. Aussi leurs
mauvaises habitudes attirent ordinairement sur
eux des malédictions et des coups, quand ils se
trouvent pris dans un filet ; et c'est vraiment
La Gaspésie 163
à bon droit qu'ils y sont mal reçns, car leurs
dures tenailles font de larges brèches au milieu
des mailles.
Les eaux de la mer sont toujours fort lim-
pides; selon certaines dispositions de l'atmos-
phère, elles le deviennent encore davantage,
et perdent alors leur couleur verdâtre pour
prendre une teinte d'azur, fortement pronon-
cée. Nous avons ce soir l'occasion de faire
cette remarque. Du pont de la goélette, nous
nous amusons à voir les tanches, nageant à
quatre ou cinq brasses au-dessous de la sur-
face, et se disputant la nourriture qui leur
est jetée; nous pouvons même distinguer les
herbes et les cailloux qui tapissent le lit de la
mer, à une profondeur de trente-cinq pieds.
164 La Gaspésie
Juillet, 6.
Les braves gens de la Pointe-au-Genièvre
qui se pressent dans leur petite chapelle pour
s'approcher des sacrements, sont aujourd'hui
méconnaissables. Frottés, débarbouillés, endi-
manchés, ils ressemblent à des chrétiens ordî-
naires ; leurs bonnes dispositions font regretter
à l'évêque de Sidyme d'avoir à s'éloigner sitôt,
de ce lieu.
M. Montminy nous laisse pour retourner à
Percé ; la Pointe-au-G-enièvre est sa dernière
mission du côté de la baie des Chaleurs. Son
ministère est partagé entre une quinzaine de
petits villages, épars sur la côte. Dès qu'une
misérable chapelle est bâtie au milieu d'un
groupe de maisons, le missionnaire doit la
visiter deux ou trois fois l'an. Pendant ses
visites, qui durent de dix à quinze jours, il lui
Lm G^sjjéaLu lt«i
faut pTéî»reT !r4 --^zz:^ r*r-î t
»>^-— -_
commuiikm. iiîr^ rrnziir !-*• c^riir r*5eakl.
réprimer les d^sordr^ïs. ii-^n-rr cririi-? ji'xr d*?*
instractioiis. célrbr^r 1-=* Tr.^.mge^ «g^i biprîs^T
les eniants nouv-eaTH-n-r^ç. CoTnTr.e I^i? chersins
ne sont ouTerts qTie dan^ le Toi^rnage imm'rtiiat
de Percé, il doit faire ses TOTaOT% en berge
durant Tété, et sur des raquenes pendant
riiiver: il doit traîner à sa suite ornements,
pierre d'autel, vases sacrés, proridons de bou«
che. Setardé par le mauvais temps, parfois il
ne trouvera personne pour le reconduire chea
lui. Sa résidence, il l'établit dans quelque
maison voisine de la chapelle, en choisissant,
autant qu'il le peut, la plus honnête et la plus
commode ; souvent, cependant, la ineilleure est
encore bien triste.
Depuis la Malbaie jusqu'à la pointe au Maquo«
reau, la morue se prend en plus çrando ahon»
dance que dans tout le reste du district do
166 La^, Gaspésie
Gaspé. L'immense quantité de poisson qu'on
pêche le long de cette côte, donne une idée des
trésors recelés dans le sein de l'océan, et prouve
qu'à la mer, tout aussi bien qu'à la terre, appar-
tient le titre d'a/ma nutrix. Le poisson d'eau
salé dans ses différentes espèces, hareng, ma-
quereau, morue, saumon, sardine, bar, anguille,
ne forme-t-il pas, en effet, la principale partie
de la nourriture des classes ouvrières, chez un
grand nombre de peuples ? Aux riches la mer
offre les mets les plus délicats; aux pauvres
elle fournit des aliments sains et peu coûteux.
Combien de bêtes de la terre lui demandent
leur subsistance, depuis l'ours blanc, qui prend
son passage sur les glaces polaires, et s'amuse
pendant son voyage à faire la chasse aux loups-
marins, jusqu'aux troupeaux de pourceaux, qui
nettoient les grèves et les débarrassent d'amas
de poissons pourris et infects ? Combien d'oi'
seaux lui doivent leur pâture ? les canards, les
La Gaspésie 167
outardes, les goélands, les mouettes, les cormo-
rans, les allouettes, les pluviers, se nourissent
les uns de x>oissons, les autres de plantes ma-
rines, d'insectes, de coquillages.
C'est sur les bords de la mer surtout, que la
corneille déploie toute son intelligence et toute
son habileté pour la maraude. Comme elle
aime à dîner selon son goût, elle prend le temps
convenable pour choisir ses provisions. Volti-
p-eant sur les galets avec un air d'insouciance
complette, elle observe attentivement les pê-
cheurs au moment où ils retirent leurs filets
de l'eau. Quand elle s'est rapprochée d'eux
insensiblement et comme par distraction, elle
s'élance tout à coup sur quelque petit poisson
qui lui convient, et s'éloigne rapidement, pour
savourer en paix la proie si honnêtement ac-
quise.
Le capelan semble être un de ses plats favo-
168 La Gaspesth
ris ; lorsqu'il devient rare sur la grève et qu'elle
ne peut plus le manger frais, elle ne fait point
difficulté de recourir à celui qui sèche dans les
champs de pommes de terres. Au pied de
chaque tige, le cultivateur a jeté quatre ou cinq
capelans, qui servent à engraisser le sol et à
fournir la sève de la plante. Dans les temps
de disette, c'est le grenier de la corneille ; elle
passe de rang en rang, examine soigneusement,
tourne, retourne, et choisit enfin un poisson
mieux conservé que les autres. Elle l'enlève
dans son bec, et s'envole au rivage afin de pré-
parer son repas, car il faut quelque apprêt pour
rendre ce capelan, dur et sec, plus propre à son
estomac. Quand elle a bien examiné les acci-
dents de la grève, elle s'arrête à une flaque d'eau
qui possède les propriétés requises, et y laisse
tomber son poisson ; en attendant qu'il soit
bien préparé, et pour aiguiser son appétit, elle
se livre aux jouissances de la méditation et de
la promenade. De temps en temps, elle revient
La Gaspêsie 169
tâter et tourner le capelan ; lorsque enfin elle
le juge dans les conditions voulues, elle l'em-
porte pour le dépecer à loisir sur quelque
rcoher solitaire.
Si la disette de poissons s'étend sur les
champs et sur la grève, la corneille en est ré-
duite aux coques, méprisées dans les temps
d'abondance. Elle en choisit une qui, dès
qu'elle se sent enlever, se renferme soigneuse-
ment dans son manteau. Soins inutiles ! la
corneille s'élève dans l'air avec sa proie, et la
laisse tomber sur le roc ; les écailles volent en
éclats, et la pauvre coque, mise à nud, est
facilement déchirée par son bourreau.
Sur la mer, comme dans l'air et sur la terre,
les plus forts et les plus adroits vivent aux dé-
pens des faibles et des sots.
H
CHAPITRE SIXIÈME.
Xfi Fort Daniel -»• La mère Ghvi-''tii|e et ses milioicns-^Paspébiao — Le fsa
des BooBsi — Emmanuel Brasseur — Sona yei^tore — 1«8 Acariens — Un
Pf iginal — CaacapédÎAC,
Charles Bonssi, homme intelligent et actif,
que nous trouvons à la Pointe-au-Q-enièvre, se
charge de conduire la Sara dans le port Daniel.
A force de louvoyer, nous arrivons à la pointe
au Maquereau, qui, avec Tîle de Miscou sur la
oôte du Nouveau-Brunswick, forme Tentrée
de la baie des Chaleurs. Ainsi nommée par
Jacques Cartier, à cause des chaleurs excessives
qu'il y éprouva, cette baie a vingt-cinq lieues
de longueur, sur quinze à vingt milles de lar-
geur,
172 La Gaspésie
La pointe an Maqnerean est à onze lienes de
Percé, en ligne droite; elle se trouve à six
milles de la Pointe-an-Genièvre et à sept du
port Daniel. Après l'avoir passée, nous courons
devant une brise magnifique, en serrant la
terre du nord, qui appartient au Canada. Des
caps de pierre calcaire s'avancent dans la mer ;
les uns sont couronnés de grands arbres et
revêtus d'une riche verdure, qui descend jus-
qu'au rivage ; les autres, rongés et bouleversés
par l'action des flots, offrent les formes fantas.
tiques, tantôt de châteaux ruinés, tantôt de
longues colonnades ou de statues gigantesques
posées sur de lourdes bases. De distance en
distance, un enfoncement obscur au milieu de
la forêt désigne le lieu où des défrichements
ont été commencés ; plus loin s'étendent des
habitations rapprochées et des champs en cul-
ture, indices d'établissements déjà anciens. Un
pont traverse une rivière, qui se jette dans
l'anse au Gascon ; c'est le seul que nous ayons
La Gaspésie 173
jusqu'à présent rencontré dans le district de
Gaspé.
Au soleil couchant, nous mouillons au port
Daniel. M. H., missionnaire du lieu, vient saluer
monseigneur de Sidyme et l'inviter à débarquer ;
il est lui-même arrivé hier soir du chef-lieu de
sa mission, et ne nous attendait pas avant une
semaine. Quoiqu'il soit un peu tard, nous
allons visiter la chapelle, près de laquelle les
pêcheurs nous reçoivent, la crosse du fusil à
l'épaule. Une voix haute et criarde domine le
bruit de la mousqueterie, et commande les
mouvements de la milice improvisée. — "A
genoux, les petits vieux... feu ! feu ! Ils
n'avions pas besoin de ménager la poudre."
Cette voix appartient à la mère Christine
L , sexagénaire, qui a vu naître la géné-
ration présente, et ne paraît pas en avoir peur,
car elle commande en reine et se fait obéir.
Née à Paspébiac, elle vit ici depuis quarante
174 La Gaspésie
ans ; et, sll {iant en juger par la force de ses
poumons, elle pourra y vivre encore aussi long-
temps. *
Le port Daniel est un excellent havre, qui
peut avoir quatre ou cinq milles de tour. Les
seuls vents du sud-est s'y font sentir; il est
abrité contre tous les autres par un cercle de
hautes collines. Un étroit goulet décharge,
dans ce bassin, les eaux d'un lac formé par la
réunion de plusieurs rivières. Entre le lac et
le port, s'avancent deux pointes basses et sablon-
neuses, sur lesquelles les pêcheurs ont bâti les
habitations d'été, pour être plus près de leurs
filets, de leurs vignots et de leurs berges. Les
maisons d'hiver sont plus haut, au bord des
rivières ; les familles y passent la saison rigou-
(1) lok môre Christine rat encore bien vivante, et toujours disposée à f tire
entendre sa voix. Elle i-e rappelle avec plaisir le temps où elle oomuiendait
la milice, quand Monseigneur Turgeon visita le Port Daniel ; c'était alors un
temps comme on n'en voit plus aujourd'hui. Et les miliciens donc! ce
n'éta'ent pas des freluquets comme à prosent; ça savait manier le fusil et
obéir au comm- ndem nt.
La Gaspésie 175
reuse, parce qu'il leur est plus facile de s'y
procurer le bois de chauffage, et que les hommes
y sont plus rapprochés de la forêt, où la plu-
part d'entre eux sont employés, durant l'hiver,
à préparer les bois pour l'exportation. L'année
dernière, quatre ou cinq navires ont fait ici
des chargements de bois ; le nombre s'en aug.
m entera, sans doute, car de belles forêts s'é-
tendent à l'intérieur et n'ont pas encore été
exploitées. Le Port-Daniel fournit d'excellente
pierre à chaux, qui se transporte aux autres
établissements de la baie des Chaleurs ; dans
quelques années, il pourra offrir au Canada du
charbon de terre, dont on a découvert des gise-
ments considérables près des rivières.
1 heun s du se ir.
La Sara est mouillée au pied du cap au
Diable, qui, par sa forme, nous rappelle le cap
aux Diamants de Québec. Ce qui ajoute à
l'illusion, ce sont des feux que ravive la brise
176 La Gaspésie
de la nuit. Pendant plusieurs jours, un in-
cendie a parcouru les bois qui couronnent le
promontoire, et ce soir tous les bûchers, d'où
tantôt ne s'élevait qu'un peu de fumée, sont
attisés et répandent une lueur rougeâtre sur
une portion du port, tandis que les autres
parties sont enveloppées de profondes ténèbres.
Epars depuis la base jusqu'au sommet de la
colline, ces flambeaux retracent à l'imagination
les mille lumières, qui, pendant la nuit, s'éta-
gent les unes au-dessus des autres, dans la
vieille capitale du Canada.
Juillet, 7.
Vingt-cinq ou trente familles habitent le
Port-Daniel et les anses voisines. Ces bonnes
gens ressemblent beaucoup à ceux de la Pointe-
au-Grenièvre. Leur langage n'est pas toujours
intelligible pour un canadien, car ils ont des
expressions et des tournures particulières à
leur localité.
La Gaspésie 177
La température, nous dit-on, est ici un peu
plus douce qu'aux environs de Percé ; ce prin-
temps, les semailles y ont été commencées dans
la première semaine de mai. Moins abondante
qu'à la Pointe-au-Grenièvre, la morue est en
partie remplacée par d'autres poissons, surtout
par le saumon, qui monte en grande quantité
dans les rivières. Dernièrement, un seul pêcheur
a pris, dans une journée, soixante-huit sau-
mons, pesant de vingt-cinq à trente livre cha-
cun.
Sous une main protectrice et capable de la
guider, la population du Port-Daniel pourra,
avec les avantages dont elle jouit, s'élever à une
condition beaucoup plus prospère. '
A notre départ de ce lieu, malgré la surveil-
lance active de la mère Christine L sur
ses miliciens, un fusil, charg-é outre mesure,
1 Depuis quU-.n miSBionnaire réside au Port-I)..xiiel, une améliorai ioD
sensible s'y est produite, et au temporel et au spirituel.
178 La Gaspésie
éclate, et les morceaux sont lancés au loin,
sans néanmoins blesser personne.
Vers midi nous sommes sous voile. Le vent
tombe ; un calme plat nous arrête vis-à-vis des
pêcheries de la Nouvelle. Nous espérions ar-
river de bonne heure à Paspébiac ; il faut
remettre la partie à demain. Cependant le
temps est si beau et les causeries sur le gaillard
d'arrière sont si gaies, que personne ne s'aper-
çoit du contretemps. Le soleil se couche dans
toute sa gloire et éclaire de ses derniers rayons
un oiel sans nuage ; à l'occident, le crépuscule
déploie lentement son manteau d'or et de pour-
pre ; à l'orient, les côtes basses du Chippagan
se dessinent, comme une longue bande qui se
confond avec l'azur de la mer. A mesure que
l'obscurité s'étend sur l'horizon, les feux al-
lumés sur le banc de Paspébiac lancent des jets
d'une lumière rougeàtre, qui tremblent sur la
surface ridée des eaux, et produisent à cette
distance un effet lugubre,
La Gaspésie 179
Les feux, placés souvent en plein air, sur
cette pointe basse et avancée, étant reproduits
par le mirage, ne seraient-ils pas la cause réelle
du phénomène, connu dans les environs sous
le nom de feu des Roussi ? Suivant les rapports
de ceux qui disent Tavoir examiné, une flamme
bleuâtre s'élève par fois au sein de la mer, à mi-
distance entre Caraquet et Paspébiac. Tantôt
petite comme un flambeau, tantôt grosse et
étendue comme un vaste incendie, elle s'a-
vance, elle recule, elle s'élève. Quand le voya-
geur croit être arrivé au lieu où il la voyait,
►elle disparaît tout à coup, puis elle se montre
lorsqu'il s'est éloigné. Les pêcheurs afiirment
que ces feux marquent l'endroit où périt, dans
un gros temps, une berge conduite par quel-
ques hardis marins, du nom de Roussi ; cette
lumière, selon l'interprétation populaire, aver-
tirait les passants de prier pour les pauvres
noyés.
180 La Gaspésie
Juillet, 9.
De grand matin, nous dédoublonGk la pointe
du banc de Paspébiac. Le banc ou, comme
on le nomme ici, le bagne, est un triangle
équilatéral dont la base est formée par la
terre ferme ; des deux extrémités de cette
base, qui a un mille de longueur, partent deux
bandes sablonneuses, larges environ d'un ar-
pent et se joignant à un mille en mer. L'inté-
rieur de ce triangle est un beau bassin, qui
communique avec les eaux de la mer par un
étroit canal. Le bassin et le goulet étaient
autrefois assez profonds pour recevoir des na-
vires ; malheureusement, au milieu du premier
se trouvait un îlot, qui, en s'affaissant, Ta rem-
pli de manière qu'il ne sert plus que pour des
berges.
La compagnie Robin a, dans ce moment,
huit gros bâtiments mouillés dans le havre
La Gaspésie 181
voisin du banc. Venus ce printemps avec
une cargaison de marchandises, ils repartiront
chargés de morue, au commencement de l'au-
tomne. En attendant, les matelots sont occupés
à faire la pêche et à préparer le poisson.
Il y a soixante ans, quelques familles seule-
ment habitaient ce lieu, où l'on compte aujour-
d'hui six cents âmes. Une partie de la population
paraît être venue de Plaisance dans Tîle de
Terreneuve ; elle s'est depuis augmentée par
l'adjonction de Basques, de Canadiens et de
Jersiais. La renommée nous l'avait d'avance
peinte sous des couleurs assez sombres ; aussi
fûmes-nous surpris de la trouver beaucoup
mieux qu'on ne l'avait faite. Les Paspébiacs
ne seraient certainement pas des ornements
dans un salon; pour la science et pour les
lettres, ils figureraient assez tristement à côté
d'un Arago ou d'un Chateaubriand. " Mais
après tout," vous diront-ils avec complaisance,
182 La Gaspésie
** les Paspébiacs, ils étions des hommes rares ;
pour la pêche, pour la chasse, pour prier le
bon Dien, ils n'en craignions point." Ils pa-
raissent yifs et emportés, et cependant ils sont
toujours prêts à rendre service ; ils parlent
avec véhémence et à tue-tête, de sorte qu'on
les croirait fâchés, tandis qu'ils se disent des
douceurs. Un Paspébiac crie-t-il à son voisin :
" Taise-toi, ou je t'enfonce un croc dans le
gau ; " il lui fait un compliment qu'on adresse
qu'aux plus intimes amis.
Emmanuel Brasseur, le bras droit du mis-
sionnaire, est le beau idéal du Paspébiac. Sec,
fort et vigoureux, les yeux brillants, plein de
yie et de feu. il passe ponr un habile pêcheur
et un intrépide marin. Ses prouesses sur la
mer sont nombreuses, et il aime à les raconter.
Sa langue ne lui suffit pas pour exprimer ses
pensées ; car, quoiqu'il parle vite et haut, il
emploie toutes les parties de son corps, pour
La Gaspésie 188
présenter avec plus d'énergie les incidents et
les faits que sa parole s'occupe à décrire Vous
dit^il les tempêtes qu'il a essuyées dans sa
berge ? Il se balance comme les mâts, il bondit
comme la vague, il siffle -comme les vents dé-
chaînés. Rappelle-t-il quelques exploits au
pugilat ? Sur votre tête, il promène un poing
décharné et dur comme un marteau, et à chaque
instant il menace de vous assommer. Yous
•
raconte-t-il comment le médecin a coupé la
jambe à son fils? il s'étend sur le plancher,
s'arme d'un couteau, se roidit, se roule, se tord
comme une couleuvre blessée, et cherche ainsi
à exprimer les sensations de la douleur, que
lui-même n'a jamais éprouvée. Cette dernière
est une longue histoire, qu'Emmanuel termine
en déclarant que, pendant une semaine, " le
joculot n'avions pas d'autre goût que de flairer
de la douceur." — Dans le français des Aca-
diens, adopté en grande partie par les Paspé-
biacs, le joculot est le dernier garçon de la
184 La Ghspésie
famille ; flairer de la douceur, veut dire manger
du sirop.
Quoique voisins, les Acadiens de Bonaven-
ture et les Paspébiacs ont peu de rapports
ensemble. De mémoire d'homme, Ton n'a
I)oint vu un garçon d'une de ces missions
épouser une fille appartenant à l'autre. Des
deux côtés, un certain orgueil de caste s'oppose
à ces alliances.
Le presbytère de ce lieu est assez commode ;
une terre, de dix arpents en superficie et toute
défrichée, est destinée à l'usage du mission-
naire. Aussi les Paspébiacs voudraient-ils avoir
un prêtre résidant, qui des ervirait le Port-
Daniel, tandis qu'un autre missionnaire serait
chargé de Bon aventure et de Cascapédiac. Mon-
seigneur de Sidyme approuve fort ce projet,
qui serait avantageux à toutes les parties inté-
ressées.
La Gaspésie 185
Les habitants de Paspébiac dépendent com-
plètement de la maison fiobin. Lorsque le
gouvernement se décida à concéder des terres,
M. Charles Robin, qui jouissait ici d'un pouvoir
absolu, exposa aux pêcheurs qu'il leur serait
plus avantageux de n'avoir chacun qu^un lopin
de dix arpents, parce que la culture en grand
les détournerait de la pêche. Ils se laissèrent
persuader, et maintenant ils regrettent leur
folie. Ces petits terrains, ne fournissent qu^un
peu de pacage, et les propriétaires doivent tout
acheter aux magasins de la compagnie, qui leur
avance des marchandises à crédit, et dont ils
demeurent toujours les débiteurs. *
Quand ils veulent secouer leurs chaînes et
porter ailleurs leur poisson, on les menace de
les traduire pour dettes, devant les tribunaux,
qu'ils redoutent. Force leur est de se remettre
1 Lft compétition « opéré de grandes améliorations dans Tétat des choses
depuis que ia maison LeBou(hiUi«r a établi de» msgatins à Paspébiac.
186 La Gaspésie
sous le joug, et d'expier par une longue péni-
tence leur tentative d'émancipation.
Le règlement imposé aux agents leur défend
de rien avancer aux pêcheurs, avant un temps
marqué ; les hangars seraient-ils pleins de pro-
visions, pas un seul biscuit ne sera distribué
avant l'époque déterminée. Comme les pê-
cheurs ne sont payés qu'en effets, ils ne peuvent
rien mettre de côté pour l'avenir ; mais quand
ils ont pris ce qui leur est nécessaire, on achève
de solder leurs comptes avec des objets de luxe.
Aussi les filles sont-elles ici mieux vêtues que
les élégantes des faubourgs, à Québec.
Les écoles sont proscrites. "Il n'y a pas be-
soin d'instruction pour eux," écrivait M. Phi-
lippe Robin à ses commis ; " s'ils étaient ins-
truits, en seraient-ils plus habiles à la pêche ? "
Lorsque les Paspébiacs prirent leurs terres,
la forêt descendait jusqu'au banc, sur lequel ils
£« Gaspésie 187
avaient élevé leurs maisons. Les défrichements
s'étendirent, et il fallut songer à se rapprocher
du théâtre de leurs travaux agricoles. Us se
bâtirent donc dans le bois ; et, quoique aujour-
d'hui les arbres aient été abattus, ils continuent
de désigner leurs habitations d'hiver sous le
nom de maisons du bois, tandis que leurs habi-
tations d'été sont les maisons du bagne.
Sur la terre ferme, près du havre, est la rési-
dence ordinaire des commis de MM. Hobin:
, c'est xui joli cottage, à demi caché au miliea
d'un bosquet. Sur le banc, un vaste établisse-
ment renferme les magasins, les hangars, les
chantiers, ainsi .qu'une maison qui sert de de-
meure aux agents pendant le temps de la pèche.
Dans ce lieu, règne un ordre admirable ; les
cours sont couvertes de gravier, qu'on applanit
sous le rouleau ; tous les bâtiments sont blan-
chis à la chaux ou peinturés : les chantiers
pour la construction des navires de la corn-
188 La Gaspésie
pagnie sont pourvus, en abondance, des meil-
leurs métériaux.
Paspébiac renferme le dépôt principal des
marchandises destinées au pays, et du poisson
préparé pour les marchés étrangers. C'est
d'ici que partent les bâtiments qui vont porter
la morue aux Antilles, au Brésil et en Italie.
Une bonne fortune toute spéciale s'est attachée
aux navires de la compagnie. Chaque année,
depuis plus d'un demi-siècle, ils sont expé-
diés vers différentes parties du monde, et il ne
s'en est encore perdu que deux, tant est grand
le soin que mettent les chefs à choisir de bons
capitaines et à n'employer que des bâtiments
convenablement équipés. Pendant la dernière
guerre, tous les navires des Robin étaient
armés de canons, et en état de se défendre
contre les armateurs des Etats-Unis.
La Gaspésie 189
Juillet, 11,
Après midi, nous faisons voile de Paspébiac.
«
Comme des chemins sont ouverts entre ce lieu
et Bonaventure, M. F. nous a devancés, et il
est parti ce matin dans la voiture d'un de ses
amis.
Suivant quelques touristes, Paspébiac est le
plus beau site de toute la baie des Chaleurs.
En effet, de la mer, le coup-d'œil est vraiment
remarquable. Au niveau des eaux, s'avance le
banc, qui présente à sa pointe une masse d'édi-
fices éclatants de blancheur, tandis que, sur ses
flancs, s'étend la longue ligne de maisons des
pêcheurs. Dans cette partie, se déploie le
mouvement qui distingue les pêcheries un peu
considérables. Au second plan, le coteau s'é-
lève régulièrement, et déroule un beau tapis
vert, dont l'uniformité est brisée par des bou-
quets d'arbres, et par les habitations d'hiver ;
190 La Gaspésie
■» I i > . g-r^W^— ^i— ^<i > ^ nw
au milieu de ce village, l'église catholique et la
chapelle protestante forment deux objets sail*
lants ; le fond du tableau est fermé par la forêt,
aux teintes sombres et sévères.
Le vent d'est nous amène une pluie abon»
dante, la première qui soit tombée depuis le
printemps dans la Gaspésie. Ce matin même,
les Paspébiacs assistaient avec piété à une
grand'messe, chantée pour obtenir de Dieu la"
cessation de la sécheresse ; rendus à Bonaven-
ture, nous apprenons que cette pluie bienfai-
santQ ne s'e^t pas étendue hors des limites de
Paspébiac.
A une lieue du banc, est New-Carlisle, petite
ville renfermant quelques maisons éloignée»
les unes des autyes. On en pourrait dire, à plu$
juste titre que de Washington, que c'est uue
ville en promenade à la campagne. Elle pos-
sède une cour, une prison, des avocats et quel-
que§ iiQtî^bles personnages do l^ contrée, Le
La Gaspésie 191
gonvernement anglais a dépensé quatre-vingt
deux mille livres sterling, pour établir à Dou-
glastôwn et à New-Oarlisle des familles, restées
fidèles à la mère-patrie, pendant la révolution
des provinces de l'Amérique. " Cet argent,"
disait le juge Thompson à TEvêque de Sidyme,
" n'a pu être dépensé que pour creuser des
canaux sous terre, car, sur le sol, on ne voit
rien qui ait pu causer de si énormes dépenses."
C'est ^encore à New - Carlisle qu'est placé le
bureau de la douane, pour le nord de la baie
des Chaleurs ; et il est à déplorer qu'on l'ait
relégué sur un point dont les vaisseaux ne
peuvent approcher, tandis qu'à droite et à
gauche se trouvent des havres excellents.
Dans le nom de cette ville, on reconnaît la
manie de déplacer les anciens noms, pour en
substituer de nouveaux, d'origine anglaise. Aux
noms sauvages de Richibouctou, de Nipisiguit,
de Tracadigetche, les autorités ont cherché à
192 La Gaspésie
faire succéder les noms usés de New-Liverpool,
de Bathurst, de Carleton. De là naissent
souvent des méprises. L'année dernière, un
bâtiment arrive d'Angleterre à Bonaventure ;
le capitaine, vieux marin, connaissait tous les
recoins de la baie des Chaleurs. Il demande
où il pourra trouver Bathurst, lieu de sa desti-
nation, et il est tout étonné d'apprendre que le
port de Bathurst n'est autre que celui de Nipi-
siguit, oii il a déjà fait bien des voyages.
Au détour de la pointe de Bonaventure, nous
rencontrons une berge ornée de banderoles et
faisant route vers nous ; elle porte les notables
du lieu, accompagnés de quelques miliciens, qui,
le mousquet à l'épaule, n'attendent qu'un signe
pour commencer la fusillade. Les premiers
montent sur la goélette, et nous informent,
qu'elle ne peut entrer dans la rivière de Bona-
venture qu'à marée haute et par un chenal
tortueux et difficile. Sur leur invitation, nous
La Gaspésie 193
oJ, profitons de la berge qui les a amenés, pour
I
ni nous rendre à la pointe, près de rembouchure
^n . de la rivière. L'église est placée à un mille de
là, sur une étroite langue de terre, qui s'avance
entre la mer et le barachois ; elle est remar-
quable par sa propreté exquise plutôt que par
son architecture. En arrière, est un joli pres-
bytère, habitation principale de M. H., dont la
mission comprend le Port-Daniel, Paspébiac,
Bonaventure et Cascapédiac.
L
Bonaventure est à huit lieues de Port-Daniel,
à quatre de Paspébiac, et à six de Cascapédiac ;
ses habitants sont des Acadiens, à la physiono-
mie douce et intelligente. Leur caractère et
leurs habitudes, nous dit M. le missionnaire,
s'accordent avec ses dehors prévenants. L'ins-
truction élémentaire, répandue parmi eux, a
produit et produit encore les résultats les plus
satisfaisants pour le corps et pour l'âme. Il est
digne de remarque que, dans les deux ou trois
194 La Oaspéiie
endroits du district de G-aspé, où Ton a établi
des écoles, les habitants remplissent lenrs de*
yoirs civils et religieux mieux que leurs voisins
qui sont privés do ce grand avantage.
En 1762, treize familles acadiennes, qui, de*
puis deux ans, étaient traquées par les autorités
anglaises, et vivaient dans les bois avec les
sauvages, se décidèrent à se fixer sur les bords
de la rivière de Bonaventure. Les premiers
colons et leurs descendants se livrèrent parti-
culièrement à la culture de la terre, et ne
s'occupaient de la pêche que pour subvenir à
leurs propres besoins. Le gouvernement tarda
longtemps à leur donner des titres de posses-
sion; en 1792, ils ne les avaient pas encore
reçus, car ils se plaignirent à cette époque de
ce qu'on accordait à d'autres les terres qu'ils
avaient défrichées et améliorées.
En général, les Acadiens vivent très-vieux,
et laissent de nombreuses postérités. Une des
La Gaspésie 195
familles qui se sont le plus anciennement éta-
blies en de lieu, celle des Poirier, renferme
plusieurs centaines d'individus. Un veillard,
nommé Forêt, aïeul de quelques habitants de
Bonaventure, mourut, il n'y a pas fort long-
temps, au Cap-Breton ou dans la Nouvelle-
Eeosse, laissant après lui trois cent dix-huit
descendants.
L'on rencontre encore, à Bonaventure, bien
des restes de ces familles patriarcales, qui
autrefois cultivaient en paix les terres de TAca-
die, et rappelaient, par leur foi et la pureté de
leurs mœurs, les temps primitifs du christia-
nisme. Dispersés dans toute l'Amérique du
Nord, les Acadiens conservent encore religieuse-
ment la mémoire de ces temps de bonheur,
interrompus par un acte atroce de barbarie ; ils
n'ont pas oublié les circonstances qui accom-
pagnèrent l'expulsion de leurs ancêtres. Les
malheureuses victimes, qui la veille vivaient
196 LaOmpéme
toiis la protection des lois anglaises, forent
poussées, la bayonnette dans les reins, sur les
navires de Sa Majesté britanniqne ; on ne lenr
laissa point le temps de se vêtir ; on ne lenr
permit point de rien emporter. Le mari fot
séparé de sa femme, le frère de son frère, r^i-
fant de ses parents. Les nns forent jetés snr
les côtes d'Angleterre ; on débarqua les antres
dans les colonies anglaises, qui se les ren-
voyaient de port en port. L'Acadiç, presque
entière, resta ainsi privée de ses habitants, jus*
qu'à ce que des colons d'origine britannique
vinssent prendre les terres, les bestiaux, les
maisons toutes meublées des malheureux exilés.
L'expulsion des Acadiens fournit une des pages
les plus sombres de Thistoire de la domination
anglaise en Amérique.
Peu d'événements ont causé des aventures
aussi romanesques, aussi curieuses, que le
grand dérangement ; c'est ainsi que les Acadiens
La Oaspésie 197
ont nommé leur expulsion de la terre de lenrs
pères. Portant leur foi, leur probité et leur
industrie dans les lieux où on voulut les laisser
aborder, beaucoup d'entre eux s'établirent avan-
tageusement ; après nombre d'années, quel-
ques-uns réussirent à trouver les parents dont
ils avaient été séparés depuis l'enfance.
La religion formait le fond des institutions
morales et politiques des Acadiens ; chez eux
tout se rattachait à la religion, tout était réglé
par les préceptes de la religion ; leur histoire
est, pour ainsi dire, imprégnée du sentiment
religieux. Qu'on compare, sur les événements
de cette époque, les détails sèchement donnés
par les officiers français et canadiens, avec les
traditions conservées au sein des familles aca-
diennes, et l'on sera forcé d'admirer la vivacité
et la simplicité de la foi qui soutenait ce peuple,
au milieu de ses adversités.
En I756i l'intendant Bigot, écrivait au mi-
198 La Gaspésie
nistre : " M. de Boi&hébert, qui commande sur
la rivière Saint-Jean, nous a envoyé le capi-
taine et l'équipage d'un bâtiment, qui trans-
portait des Acadiens au nombre de deux cent
cinquante hommes, femmes et enfants, de Port-
Boy al à la Caroline. Ce bâtiment, étant séparé
par le mauvais temps, d'une frégate qui l'es-
cortait, ainsi que d'autres navires aussi chargés
de familles, les Acadiens se révoltèrent et obli-
gèrent ce capitaine à les mener à la rivière
Saint-Jean."
Voilà le rapport officiel ; voyons le récit du
même fait, modifié par la piété catholique et
par la confiance en la providence de Dieu. Je
le. donne comme je l'ai reçu d'un ancien habi-
tant de Bonaventure, dont le grand père était,
avec sa famille, sur le navire mentionné par
Bigot. " Un des navires anglais portait un bon
nombre de ces bonnes gens. Peu de jours
après qu'il eût laissé Port-Royal, une violente
La Gaspésie 199
tempête s'éleva. Parmi les prisonniers, il y avait
de vieux marins, qui entendaient la navigation^
encore mieux que les Anglais. Désespérant de
conserver le navire avec son faible • équipage,
le capitaine appela les Acadiens à son secours.
Ceux-ci ne se firent pas prier ; car il s'agissait
de sauver leurs femmes et leurs enfants. Fen-
dant le trouble causé par le vent et par la mer,
les prisonniers délivrent leurs compagnons de
captivité, s'emparent du capitaine et des mate-
lots anglais, qu'ils relèguent à fond de cale, et
prennent eux-mêmes la direction du navire.
Libres, ils commencent par se jeter à genoux
et récitent les litanies de la sainte Vierge. Puis
ils se relèvent pleins de confiance, attachent
au gouvernail un scapulaire, et invitent leur
bonne mère à guider le navire, tandis qu'eux-
mêmes feront la manœuvre. Et le navire fut
si bien conduit, qu'au bout de quelques heures
il arrivait dans la rivière Saint-Jean."
200 LoL Gaspésie
La navigation, l'agricnllnre et la coupe des
bois de construction occupent les Bonaventu-
riens. Lies bois, qui se descendent dans la
rivière de Bonaventure, sont achetés par la
maison Gilmour, et tran8i>ortés à Balhousie,
d'où on les expidie en Angleterre.
JuUlei, 14.
La visite épiscopale s'est terminée aujour-
d'hui ; elle semble avoir produit les meilleurs
effets sur les braves gens du lieu. Vers le soir,
nous retournons à la goélette, qui nous attend
près de la pointe où nous sommes descendus
en arrivant.
Un original, moitié anglais, moitié français,
nous reçoit sur le gaillard, avec les airs d'un
gentilhomme qui fait les honneurs de sa mai-
son. Il est partout, sur le pont, dans la chambre,
à l'avant, à l'arrière ; impossible de l'éviter. Il
s'attache comme une sangsue à ceux qu'il peut
La Gaspérie 201
saisir ; il i>ourstiit son homme, du geste et de
la langue, des pieds et des mains, en anglais et
en français: " C'est avec un regret infini," ré-
pète-t-il, '' que j'ai appris le départ de Paspébiac
de Monseigneur l'Evêque, au moment même
où je me disposais à le visiter. C'est un devoir
pour moi de témoigner mon respect aux per-
sonnages distingués qui visitent la baie des
Chaleurs ; aussi ai-je fait aujourd'hui un voyage
tout exprès pour voir Sa Q-randeur." La soirée
s'avance, et l'on n'a pu encore secouer à terre
l'importun visiteur ; sans avoir égard aux civi-
lités qu'il semble attendre, nous descendons au
souper, laissant le bourgeois se siffler dans les
doigts. — *' Monseigneur, un mot, s'il vous plait ;
outre le plaisir de vous saluer, je voulais avoir
celui de vous présenter un beau quartier de
veau ; il est à vous, au prix de quatre chelins."
— '* Je suis bien reconnaissant de votre poli-
tesse," répond l'évêque, *' mais c'est demain un
jour maigre chez les catholiques, et nous n a-
202 La Gaspésie
vous pas besoin de viande fraîche pour Ob'-
server l'abstinence."
Après le souper, le brave homme nous attend
près de l'escalier : — ** Monseigneur, je reviens ;
je n'ai pu vendre mon veau, je vous prie de
l'accepter en présent." — " Que votre veau soit
offert en vente ou en présent, nous n'en man-
gerons point demain. Comme vous n'avez rien
à faire avec les scrupules des catholiques, le
plus court moyen de vous en débarrasser serait
d'en faire un dîner pour vos amis."
. Juillet, 15.
De grand matin, nous sommes au large ; un
temps calme et brumeux fait place, sur les dix
heures, à un soleil brillant et à un vent léger
qui nous pousse vers Cascapédiac.
La Gaspésie 208
O'est chose facile d'observer les jours mai-
gres, quand on vit dans ces parages. Hier, nous
nous sommes ponrvns de saumon à Bonaven-
ture ; aujourd'hui, en poursuivant notre route,
nous faisons provision de morues, aux berges
des pêcheurs, qui nous offrent les plus belles, à
un chelin la douzaine.
Vers midi, le vent fraîchit ; nous dédoublons
le cap Noir, et devant nous s'étend la belle
baie de Cascapediac, qui a treize milles de lar-
geur sur cinq ou six de profondeur.
Monseigneur de Sidyme est reçu par la popu-
lation, réunie sur la grève. Au milieu de la foule,
s'agite un gros matelot anglais, qui est évidem-
ment un digne disciple de B icchus. Il vaut à
lui seul une compagnie d'artillerie. Un tison
à la main, il se tient près du canon, aussi droit
que le permettent ses jambes chancelantes;
204 La Gaspésie
comme officier, il commande de faire feu;
comme seul artilleur, il applique la torche à
l'amorce ; et, comme assistant, il applaudit par
un rigoureux hurrah.
L'église de Oascapédiac est un joli édifice de
bois, bâti par M. Painchaud, autrefois mission-
naire dans cette partie du diocèse de Québec.
Elle touche au presbytère, où réside un vieux
gardien, qui est en même temps chantre et sa-
cristain.
Tout auprès, coule le petit Cascapédiac, qui,
ayant de se jeter dans la baie, fait tourner les
moulins de M. Cuthbert, riche marchand écos-
sais. L'embouchure du grand Cascapédiac est à
une demi-lieue plus loin. Ces deux rivières,
dans la partie inférieure de leur cours, arrosent
une vallée unie et fertile, qui s'enfonce entre
les montagnes, et s'étend jusqu'à trois lieues
La Gaspésie 205
de la mer. Plusieurs familles écossaises et ir-
landaises, attirées par M. Cuthbert, ont com-
mencé à défricher la portion la plus reculée de
la vallée, et sont très-satisfaites de leurs pre-
mières récoltes. Cependant la masse de la
population à Cascapédiac est d'origine française
comme dans tous les autres lieux que Tévêque
a visités sur la côte. De fait, même après l'éta-
blissement de petites colonies anglaises, à Dou-
glastown et à New-Carlisle, la majorité des
habitants de la Graspésie a toujours été fran-
çaise et catholique. En 1793, M. Fromenteau,
qui avait parcouru tout le pays, écrivait au
juge en chef de la province du Bas-Canada:
'^ Les cinq-huitièmes des habitants du district
de Graspé sont acadiens et canadiens ; le reste
est de nations mêlées ; les catholiques romains
forment les trois-quarts de la population."
206 ha Ouspésie
Juillet, 18.
Une belle pointe, couverte de pins, s'avance
entre les deux rivières de Cascapédiac ; c'est
un des sites les plus agréables de toute la G-as-
pésie. La large baie de Cascapédiac, les rives
verdoyantes des rivières, les montagnes de
Maria, qui se terminent par la cime élevée du
mont Tracadigetche, forment un tableau plein
de noblesse et de grandeur.
Au delà du grand Cascapédiac, est un petit
village de sauvages micmacs, établis sur un ter-
rain de huit cents arpents, que le gouverne-
ment a réservé pour leur usage, quand les
terres voisines ont été vendues. Cet établisse-
ment paraît être une dépendance du village de
Bistigouche.
On nous désigne, sur l'autre côté de la baie
La Gaspésie 207
des Chaleur», une terre fort basse. C'est Tîle
aux Héfous, où, le printemps dernier, les
pêcheurs des environs ont trouvé le hareng en
grande abondance. Jusqu'à présent, la pêche
au Ijiareng avait été négligée, parce que l'on
aimait mieux s'occuper du saumon et de la
morue. Aujourd'hui que ces deux dernières
espèces deviennent rares vers le fond de la
baie, il y aurait plus d'avantage à faire la pêche
au hareng, sur une plus grande échelle. Ce
poisson, qui, il y a trois ou quatre cents ans,
enrichissait les Hollandais, qui, aujourd'hui,
donne des profits considérables sur les côtes
de l'Angleterre et de l'Ecosse, pourrait devenir
un objet important de commerce dans ce pays.
Un écrivain du règne de Jacques I, prétend
qu'en une seule année les Hollandais vendirent
un million et soixante-huit mille barils de
hareng, et qu'ils en retirèrent une somme d'un
milHon cinq cent dix-sept mille livres sterling.
Outre ce qui fut ainsi vendu, il en fut con-
208 La ChupéHe
sommé dans le pays pour une yalenr de plu- •
sieurs centaines de milliers de louis.
On conserve le hareng, soit en le salant, soit
en le fumant. Le poisson conservé par le pre-
mier procédé se nomme chez les Anglais, white
ou pickled fish. Le mot de pickle, suivant quel-
ques étymologistes, serait dérivé de Beauklen,
nom d'un flamand, qui, le premier, découvrit le
secret de conserver le hareng en le salant.
Pour reconnaître le service rendu au commerce
par cette découverte, les états de Hollande éri-
gèrent une statue à Beauklen, mort en 1897.
Pour fumer le hareng, on le laisse dans là
saumure pendant vingt-quatre ou trente heures^
après quoi on l'attache par la tête, et on l'ex*^
pose à la fumée. Pour être bon, disent les
Hollandais, il doit être gros, gras, huileux et
mou. A Bonaventure et à Cascapédiac, l'on
fume beaucoup de hareng ; il serait peut-être
La Gaspésie 209
mieux de le saler, car celui qu'on prend dans
la baie des Chaleurs est généralement fort
maigre.
L'on pré;tend avoir découvert des huîtres
près du cap Noir. Les eaux étant devenues
très-basses, il y a plusieurs années, des pécheurs
crurent en apercevoir un banc, à une profon-
deur de deux brasses. Jusqu'à ce jour, cepen-
dant, Caraquet est le seul endroit de la baie
des Chaleurs qui en ait fourni.
Poussée par une brise de grand largue, la
Sara fuit rapidement vers Carleton. La mer
est houleuse, et frappe fortement contre le flanc
de la goélette. Tandis que M. N., étendu sur
le pont, jouit des douceurs du sommeil, une
vague vient se déployer sur lui, et l'inonde de
la tête aux pieds. Le brave dormeur se sou-
lève sur le coude, ouvre un œil pour s'assurer
qu'il n'a pas été emporté à la mer, secoue son
manteau, se retourne et ronfle.
210 La Ga^pésie
Au bout d'une heure et un quart, nous avons
parcouru les quinze milles qui séparent Casca-
pédiac de Carleton, et nous jetons l'ancre vis-à-
vis de ce dernier endroii
CHAPITRE SEPTIÈME.
Carleton — Un Musée ^- Dalhousie — Un combat naval lor le Bietig^onche
— François Coundeau — Village de Bistigouche — Traditions — Pitre
Baskette et son canot d^écorce.
Carleton, ou Tracadîgetche, ressemble aux
paroisses du district de Québec. Pour ses habi-
tants, la pêche est d'une importance secondaire ;
l'agriculture forme leur principale occupation.
Des chemins bien entretenus permettent de
voyager en voiture, dans toute l'étendue de
Carleton ; aussi chaque cultivateur possède che-
val et charettes, tant pour les voyages et les
promenades, que pour les travaux de la terre.
C'est un luxe que nous n'avons pas encore ren-
contré dans la Gaspésie.
212 La Oaspésie
Aprôs la dispersion des Acadiens, quelques
familles, originaires de Tracadie, poussèrent
jusqu'à ce lieu-ci, qu'elles nommèrent Tracadi-
getche, ou petite Tracadie. Ce fut le noyau
autour duquel se réunit la i>opulation actuelle.
Maria, Oarleton et Mégouacha, qui forment
cette mission, renferment environ treize cents
âmes. Les deux derniers cantons sont presque
entièrement peuplés par des Acadiens, tandis
que le premier est occupé par des Irlandais. A
Maria, entre la mer et le pied des montagnes»
l'on trouve deux ou trois rangées de terres, qui
peuvent être aisément cultivées ; mais à Carie,
ton, le premier rang atteint le flanc du mont
Tracadigetche,. dont les aspérités ne sont guère
propres à tenter le laboureur.
M. le missionnaire, qui ne nous attendais pas
si tôt, est encore à Ristigouche, occupé à pré*
parer les sauvages pour la visite épiscopale.
La Oaspérie 218
Hier, un canot léger a été expédié pour lui
annoncer que l'évêque de Sidyme était à l'en-
trée de la baie des Chaleurs, car on croyait la
Sara a Port-Daniel, quand elle a paru dans le
havre.
M. M., missionnaire de Carleton, a formé w^
cabinet d'histoire naturelle, riche en prpduQ<;
tiens minérales et zoologiques de cette pqrtion
du pays. Les oiseaux de la mer y sont perchés
à côté des habitants de la forêt ; les poissons
nagent dans Tair, soutenus par les instruments
qui les ont arrachés aux douceurs de la vie
aquatique; Técorce, qu'une matrone micmac»
que a ornée de symboles et de fleurs en poil de
porc-épio, est suspendue aux armes du guer-
rier, lye tomahawk, la massue, les haches, les
têtes de flèches, les longs calumets de paix et
de guerre se croisent, au-dessus du bonnet
coquet de la fille sauvage, et du capot orné
de rasades que le faraud micmac porte aux
214 La Oaspéne
grandes solennités. Les fourneaux de calumets
ont été taillés par les sauvages, qui emploient
une pierre, molle au sortir de la carrière, mais
se durcissant à Tair et prenant une teinte fort
noire. Dans des corbeilles du pays, sont dé-
posés les minéraux que M. M. s'est procuf es
pendant ses courses scientifiques. Il a surtout
réuni un grand nombre d'agates, pierres fort
abondantes sur les côtes de la Gaspésie. Les
pointes de flèches sont formées d'un silex blan-
châtre ; souvent la charrue en déterre au mi-
lieu des champs sur la pointe à Bonami, où les
sauvages ont été autrefois dans l'habitude de
séjourner.
Devant l'église de Carleton est un grand bara-
chois, de même forme que celui de Paspébiac;
l'eau y est presque partout d'une profondeur
de quatre à cinq pieds. Lorsque la mer agitée
par le vent vient se briser avec furie sur le banc
de sable, à quelques toises des vagues irritées
La Gaspéiie 215
s'étend ce bassin, toujours calme et paisible.
N'est-ce pas l'image de l'homme juste, qui reste
impassible au milieu des agitations du monde
et des tempêtes de la vie ?
Juillet, 17.
Fendant l'office du n^atin, M. \e missionnaire
arrive, tout surpris de nous trouver à l'œuvre,
alors qu'il nous croyait encore bien éloignés.
Les exercices de la visite se font ici avec plus
de dignité que dans les missions voisines ; la
sacristie est abondamment fournie d'ornements,
les clercs sont adroits, l'église est plus grande
qu'aucune de celles que nous avons vues jus-
qu'à présent dans la Gaspésie.
Quelques bourgeois résident à Carleton, et
parmi eux sont des avocats qui, lorsque la cour
siège, vont à New-Carlisle discuter le pour et
le contre avec leurs confrères du lieu. Quoique
le désir d'obtenir justice engage à s'adresser à
"^ ^«*i-^./e
^^ messiears. lea plaide^, -^^
ti.faits des résultats. . ^^7'' ^«^ ^^'^J^"-
^,, ancien ou,ti.ateu, " noul "^.«^ " -„« ,,^^
,il «élevait un différend en* ""' ^^ P«i' •
^^p^arts avaient bientôt arran^l 1"'''^«' <îe«x'
^^„t q"'il y a des avocats, i] ^. ^^'^'^^^ ^ Pré-
a*^ s'accorder. IJ faut en revenir^ ^^"* '"^^«^
. laisser les cours. Voyez >. *^^ «^Perts
^^ ' X''9'I* /l'y-
docteur LaB. avait établi une pêcher "^^^^ '" ^^
jïio» ; P^^r se maintenir dans ses dr^^'^^ ^ ^^^"
obligé de plaider avec son voisin ^ ^^ ^' ^^ ^^*
"' pendant n?
gieurs années. Comme la décision > ^ ^"
point, les plaideurs convinrent âa » ^^^^*
*^ ^« sen r^^
porter au jugement de trois arbitres, a
d'une heure, Taifaire était conclue à la o x.
^ ^a ®^tisfac.
tion des deux parties. Tenez, si Ton ,. ,
^ Voulait
nous en croire, la cour remonterait bipn ^.-x
^itîn Vite à
Québec." Cette mauvaise humeur des >.i .
aeurs tombe, non sur les particuliers, qui g
des hommes honorables, mais sur le système
d'administration de la justice, propre à multi-
La Gaspésie 217
plier les frais et à retarder l'époque du juge-
ment.
Juillet, 21.
Nous entrons dans la rivière de Bistigouche.
A notre gauche, est une terre basse, qui ap-
partient au Nouveau-Brunswick ; c'est la pointe
à Bonami. Vis-à-vis, sur le côté du Canada, est
le cap de Mégouacha. Ce nom sauvage signifie
longtemps rouge^ et désigne la couleur de la
terre ; la teinte rougeâtre du sol s'étend sur
une grande partie des côtes.
La pointe la plus avancée de Mégouacha
porte quelques arbres, qui, de mémoire d'homme,
ont toujours servi de refuge à des familles de
corbeaux. Ces oiseaux, d'un noir brillant, sont
beaucoup plus gros que les corneilles, et ne se
rencontrent nulle part ailleurs, autour de la
baie des Chaleurs. Ils paraissent attachés à ce
coin de terre, que leur tribu a sans doute habité
K
218 La Gaspéste
depuis longtemps ; aussi, quand ils roient appro-
cher des maraudeurs, ils ne manquent point de
protester contre les envahissements de Thomme,
par des coassements bruyants et prolongés.
A un mille de la pointe à Bonami et sur la
même rive, est la ville de Dalhousie, renfermant
une trentaine de maisons. L'année dernière,
soixante bâtiments y ont x>ris des chargements
de bois. Une petite île située à quelques arpents
de la terre ferme, met les navires à couvert des
vents. Près de cet îlot, sur une pente assez
raide, est placée la ville naissante qui, par sa
position avantageuse, pourra un jour acquérir'
de l'importance. Les rivières qui se jettent
dans le Ristigouche arrosent une grande éten-
due de pays, aujourd'hui couverte de beau bois
et renfermant des terres fertiles. Quand cette
contrée sera ouverte à la culture, Dalhousie sera
le centre d'un vaste commerce d'importation et
d'exportation. Située au fond de la baie des
La Gaspésie 219
1 ■■«. 1 1 j,'
Chaleurs, à rembouchure d'uno rivière, qui a
ici une lieue de largeur et peut porter les plus
gros navires, entourée de pêcheries abondantes,
jouissant d'un climat salubre, cette ville réunit
des avantages qui manquent à beaucoup de
villes considérables de l'Amérique anglaise,
Nou9 n^ouillons devant Dalbousio. Monsei'*
gneur de Sidyme demeure è bord, tandis que,
poussés par la curiosité, ses compagnons de
voyage mettent pied à terre, pour visiter la
future capitale du pays de Itistigouche, Les
habitants du Nouveau-Brunswicfc, comme leurs
voisins, les Yanlçees, créent une ville à peu de
frais ; maint village du Canada renferme une
population double et triple de celle de Palhou*
sie, sans aspirer cependant au titre de ville,
Palhousie est encore une cité microscopique,
dont la rue principale, bordée de douze mai*
sons, conduit à une hauteur, capitole futur de
cette nouvelle métropole,
2SfO La Oaspésit
De la pointe à Bonami, où nous allons voir
quelques familles sauvages sous leurs tentes,
nous suivons la grève pour arriver au village
de la Ri vière-à-r Anguille, qui, ainsi que Dal-
housie et Ristigouche, est desservi par M. le
missionnaire de Çarleton. Malheureusement
pour nous, un rocher s'avance dans la mer et
nous barre le chemin. Reculer cette masse est
impossible ; nous jeter à Teau, ne nous convient
guères. Retourner sur nos pas ? ce procédé ne
paraît point honorable à un des voyageurs, qui
entreprend d'escalader le cap, taillé presque
perpendiculairement. Il grimpe, en s'aidant
des pieds et des mains ; mais à peine est-ij
arrivé au milieu de la montée, qu'une pointe
de rocher cède sous son poids, et trois pi-
rouettes conduisent l'aventureux individu dans
tonde arrière.
Comme l'eau est peu profonde, le danger
n'est pas grand. Une berge vient nous cher-
La Gaspésie 221
cher pour nous déposer au village, où notre
joyeux ami reste après nous, afin de faire sécher
ses habits.
Pendant que nous sommes arrêtés à Dalhousie,
M. MacDonald, nommé administrateur du dio-
cèse de Oharlottetown après la mort de Tévêque
MacEachern, arrive de Nipisiguit pour inviter
monseigneur Turgeon à visiter la côte méri-
dionale de la baie des Chaleurs, qui fait partie
du Nouveau-Brunswick. Ayant reçu une ré-
ponse favorable, il repart aussitôt, afin d'aller
préparer les populations des villages acadiens
à la visite épiscopale.
Dalhousie est à quatre lieues de Carleton, et
à six lieues du village sauvage de Ristigouche,
où il nous faut remonter par la rivière qui porte
le même nom. Nous laissons la petite ville,
vers trois heures, et quoique le vent ne soit
point favorable, nous faisons route à l'aide de
222 La Gaspésie
la marée ; vers sept heures du soir, le reflux
nous force à jeter l'ancre vis-à-vis de la pointe
à la Batterie.
Les rayons argentés de la lune se jouent sur
les eaux, légèrement agitées par une faible
brise. En amont et en aval de la Sara, une
bande scintillante marque le cours de la rivière ;
sur les coteaux voisins descend une lumière
plus pâle et plus égale, qui en fait ressortir les
ccpitours ; quelques maisons blanches se déta-
chent çà et là sur les massifs assombris de la
forêt. Ce demi-jour répandu dans les airs laisse
errer un vague mystérieux sur les eaux et sur
la terre.
Sauf le murmure des conversations parmi lea
passagers, et les aboiements d'un chien du
Nouveau-Brunswick, auxquels répond l'écho
de la rive canadienne, un calme solennel règne
autour de nous. Et ces lieux si beaux, si pai"
La Gaspésie 223
Bibles, où rhomme n'a dû se liyrer qu'aux tra-
vaux de la pêche et aux amusements de la
chasse, peuvent néanmoins fournir l'occasion
de s'écrier avec Virgile :
• •....*• Bella, horrida bella,
Ht Tyberlm mtdto spnmaatem sanguine cexuo.
Les horreurs de la guerre ont jadis troublé
ces eaux, qui aujourd'hui coulent silencieuses
sur les ossements des guerriers d'un autre
siècle. En ces lieux, l'orgueil, la haine, l'amour
de la gloire, le dévouement à la patrie ont vive-
ment disputé la palme de la victoire.
C'était au printemps de 1760 ; Québec avait
été pris l'automne précédent. Pressée par le
marquis de Vaudrcuil, la cour de Versailles
envoyait de faibles et tardifs secours au cheva-
lier de Lévis, <jui était décidé à tenter une
attaque contre Québec. La flotille française
s'était amusée en route à poursuivre quelques
224 La Gaspésie
navires ennemis; aussi fut-elle devancée par
les vaisseaux anglais, qui lui barrèrent le pas-
sage à l'entrée du fleuve Saint-Laurent. Elle se
jeta alors dans la baie des Chaleurs, et remonta
la rivière Ristigouche, où le commandant, M.
de Danjac, trouva quinze cents personnes, réfu-
giées sur ces bords, et vivant dans un état
déplorable de misère. Le capitaine Byron, pro-
bablement le célèbre navigateur, grand pèr«
du poète de ce nom, s'avança avec les vaisseaux
le Famé, le Dorsetshire, VAchillCj le Scarborough
et le Repuise, pour attaquer la flotte française'
qu'il rencontra le huit juillet, à peu près dans
cette partie du Ristigouche. Elle était com-
posée du Machault, de trente-deux canons ; de
VEspérance, de trente ; du Bienfaisant, de vingt-
deux ; du Marquis de Marloze, de dix-huit. Les
Français s'étaient préparés à recevoir chaude-
ment l'ennemi ; leurs vaisseaux étaient protégés
par la pointe à la Biitterie, où plusieurs canons
avaient été mis en position. Plus bas, à la
La Gaspésie 22S
pointe à la Garde, d'où la vue s'étend jusqu'à
l'embouchure du Eistigouche, était un piquet
de soldats, qui avaient ordre de veiller sur le
cours de la rivière et d'avertir de l'approche de
la flotte anglaise.
Favorisés par un bon vent, les vaisseaux de
Byron remontèrent sans obstacle, jusqu'à la
pointe à la Batterie, où une vive canonnade
s'engagea. Deux bâtiments français furent mis
hors de combat, et les canons de la batterie
réduits au silence ; le Bienfaisant et le Marquis
de Marloze durent alors se retirer vers le village
sauvage, tandis que les Anglais s'avançaient
jusqu'à la pointe à Martin, sur la rive opposée,
où ils souffrirent beaucoup de feu de quelques
canons placés à fleur-d'eau. Cependant, leur
artillerie supérieure criblait les vaisseaux fran-
çais ; un de ceux-ci fut poussé au rivage, près -
de la chapelle de Eistigouche, tandis que le
commandant de l'autre mettait le feu aux pou-
229 La Gaspéiie
dres, afin de Tempêcher de tomber* a^3^ ï^ainjf
des AnglaiSt
Resté maître du champ de bataille par \%
destruotiou de IsC flotte ennemie, Byron fit dé*
truire un amas de cabanes, décoré du nom de
la Nouvelle^Rochelle et situé sur la pointe à
Bourdo, à trois milles au-dessus du village de
Sistigouche. Pendant ce temps les Français
et les Micmacs se réfugiaient dans les bois, où
ils attendirent en sûreté le départ de la flotte
anglaise,
L'imagination reporte fortement vers ces scè«
nés animées et terribles, quand on se trouve
sur le théâtre même de la lutte. Les vaisseaux
des deux nations rivales, se croisant, se fayant,
se rapprochant ; leurs longs pavillons qui flot-»
tent dans les airs et portent un défi à Tennemi ;
au milieu des broussailles du rivage, ces trou-
pes sauvages, grotesquement coiffS§es et habil-
La Gaspésie 227
lées ; ces caps arides, surmontés du drapeau
blanc et défendus par des pièces d'artillerie,
dont la gueule s'allonge hors des meurtrières
pour vomir le feu et la mort ; ces nuages de
fumée roulant sur les eaux et dérobant aux
combattants la vue du ciel ; les craquements
des mâts qui se brisent, les sifflements aigus du
commandement ; le bruit de la mousqueterie
et du canon, le^ cris de la victoire, de la dou-
leur, et de la rage : voilà les parties du drame
qui se jouait, il y a soixante-quinze ans, sur le
théâtre resserré, au milieu duquel nous nous
trouvons. C'était un des épisodes de la longue
rivalité entre la France et l'Angleterre.
.luillet, n.
De grand matin la Sara louvoie, mais avec
précaution, car le chenal du Uistigouche n'a
ici qu'un quart de lieue de largeur. Sur la
rive droite, loin devant nous, danse sur les
eaux un groupe de maisons blanches : c'est
228 La Oaspésie
Campbelltown, ou la pointe à Martin, petite
ville qui s'est élancée dans le monde, depuis
trois ou quatre ans. De l'autre côté, sur la rive
canadienne, est la pointe à la Croix, propriété
de M. Christie, ancien membre du parlement
provincial ; un peu plus loin s'avance la pointe
de Ristigouche, sur laquelle se trouve le village
sauvage.
Trois chefs micmacs ont été députés pour
offrir les hommages de leurs frères à monsei-
gneur de Sidyme. François Coundeau, premier
chef, est un peu courbé sous le poids de ses
soixante-quinze ans. Il porte sur sa poitrine
deux médailles d'argent: l'une lui fut donnée
quand il devint chefs ; l'autre a appartenu à
son père. Thomas Barnabe, le second chef, est
un homme actif et intelligent; c'est le mar-
chand et l'homme d'affaire du village ; sa so-
briété et sa prudence lui ont procuré une
aisance inconnue à ses compatriotes. José
La Gaspésie 229
Marie, troisième chef, n'est remarquable que
par un air de douceur, qu'on rencontre assez
souvent chez les Micmacs. Il réside ordinaire-
ment au village de Cascapédiac.
Malgré son extrême pauvreté, François Coun-
deau a conservée toute sa fierté sauvage. Fils et
petit-fils de chefs, il ne reconnaît autour de lui
que des inférieurs. Avec lord Dalhousie seul, il
consentit à communiquer sur un pied d'égalité,
lorsque ce haut personnage, alors gouverneur-
général du Canada, visita le village de Bisti-
gouche. En adressant à l'évêque de Sidyme
un discours en langue micmaque, Coundeau
conserve un sang froid imperturbable. A quel-
ques pas de lui, on tire le canon de la goélette ;
un mouvement involontaire se manifeste chez
ceux qui l'entourent, mais la secousse ne pro-
duit pas la plus légère impression sur ses nerfs.
Un grand chef ne se dérange pas pour si
peu.
2S0 La Gaspésie
i)n Ta vu, ax>rè« uue marche de plusieurs
jour», pendant le/squel» il n'avait eu rien à
manger, pa«Her au milieu de framboisiers cou*
verib de fruits, sans daigner se pencher pour
en cueillir. *' Il n'y a que les femmes," disait-il,
*' (|ui se baissent pour manger les fruits. "
Un joxir (iu*il remontait au village, un vent
foutvaive soiiOlait avi-^' \ i^lnu t^ et empêchait
sou canot de doubler uiu t-, iiuv. Ku s'asseyant,
Ibnudeauotrrait moins il ' jUm- un vent; mais,
suivant Uù. un chef ua iUùt i»v'iut plier devant
Vonntnui. Pobout, il continua à lutter contre
U force qui lui résistait ; neuf fois il fut re-
poussé suus perdre courage. Enfin, sa persé-
vérance remporta ; et, à la dixième tentative,
il doubla la pointe, sans avoir eu la houte de
s'assoir en face du vent.
** Fïivnçois,'* \ox disait M. F., alors mission-
naire de Kistigouche> "pourquoi nas-tn jpas
La Gaspésie
appris le français ? " — Je n'en ai pas best
Comment fais-tu quand tu es sans vivres,
jnilieu des habitations canadiennes ? — Oh ! voilà
tout ce qu'il me faut : Ti pain ; té Ceau ; fia
/lande, TJn capitaine n'a pas besoin d'en savoir
plus long,**
Coundeau a toute l'imprévoyance sauvage et
ne s'occupe jamais du lendemain. ** Coundeau,"
remarquait Thomas Barnabe, ** a moins d'esprit
que le goéland ; le goéland connaît le temps du
hareng, mais Coundeau ne connaît pas le temps
pu il doit faire pes provisions,"
Dès que les chefs sont montés sur la goélette,
' une vive fusillade retentit sur le rivage. A
travers la fumée, apparaissent tantôt un bras
armé d'une baguette, tantôt une tête de mie*
mac soufflant dans un canon de fusil, tantôt un
groupe de chiens qui, le nez au vent, hurlent
de toute la force de leurs poumons. De son
7
^ , La Oaspésie
côté, la pièce d'artillerie du village fait entendre
sa grosse voix. Ce lourd individu, jadis défen-
seur d'une frégate française, fut encloué en
même temps que plusieurs de ses confrères,
lorsque ses anciens maîtres jetèrent leurs vais-
seaux à la côte. Un sauvage a rendu la voix à
celui-ci, en débouchant la lumière.
A neuf heures du matin, nous débarquons
près de la chapelle. Messieurs et mesdames
de la tribu, tous en grande tenue, sont rangés
sur la grève, pour recevoir la bénédiction épis-
copale. Monseigneur de Sidyme dit la messe,
pendant laquelle Benjamin LaBauve, aidé de
son père, de ses frères et de ses cousins, chante
quelques prières en langue micmaque. Presque
tous les hommes du village se mêlent de chan-
ter, et la plupart s'en tirent assez bien ; mais
la voix douce et mélancolique de Benjamin
attire surtout notre attention.
La Guspésie 233
La famille LaBauve est renommée dans tout
le pays par les bons chantres qu'elle a produits.
Le père de Benjamin, grand et vigoureux
vieillard de soixante-douze ans, conserve encore
quelques restes d'une voix autrefois magni-
fique. Sous ce rapport, son fils et son petit-
fils soutiennent dignement la réputation du
père. Dans la bouche de Benjamin LaBauve,
les chants de l'Eglise, déjà si beaux par leur
gravité et par la simplicité de leur cadence, se
revêtent d'un charme particulier, que leur com-
muniquent l'organe du chantre et la douceur
de la langue micmaque. Lorsque, sous cette
humble voûte, noircie par les années, et con-
sacrée par les prières des premiers chrétiens
de la Graspésie, les descendants des enfants de
la forêt entonnent des cantiques de ^douleur et
de repentir, où quelque prière pour les morts,
la pensée se reporte avec tristesse sur ce peuple,
jadis maître de toute la contrée, et aujourd'hui
disparaissant rapidement en présence de la
civilisation européenne.
234 La GaspéHe
La plupart des cahiers de chant dont se ser-
yent les Micmacs sont dûs à un des anciens
missionnaires de la nation, M. Maillard, mort à
Halifax en 1768, après avoir longtemps ;ns-
trui, édifié et protégé ses ouailles. Quelques-
uns des manuscrits sont en lettres romaines,
les autres en caractères ^ont chacun représente
une syllabe ou un mot. Aucun européen n'a
jamais su le micmac aussi bien que M Maillard ;
ce vénérable prêtre a laissé sur cette langue
des instructions et des règles, qui ont été d'un
grand service aux missionnaires chargés de
continuer son œuvre.
Juillet, 23.
Du pied des hauteurs qui sont en arrière
du village, le terrain s'abaisse insensiblement
et se termine à la pointe où est la chapelle.
De cet endroit, la vue est magnifique. D'un
côté, en remontant, la rivière s'élargit considé-
rablement et ressemble à un lac ; vis-à-vis, est
Li Gaspésie 235
Oampbelltown avec ses jolies maisons, ses na-
vires, ses longs trains de bois ; sur la gauche,
se déploie le cours inférieur de la rivière, que
l'œil suit jusques près de Dalhousie. Dans cet
espace de cinq lieues de longueur, le Eisti-
gouche coule entre deux chaînes de coteaux,
tantôt couronnés de beaux arbres, tantôt cou-
verts de riches moissons, au milieu desquelles
s'élève la cabane du pauvre colon, ou la de-
meure plus confortable du bourgeois cultiva-
teur.'
Campbelltown a devancé Dalhousie, sa sœur
aînée. Il renferme environ cinquante maisons,
et une chapelle presbytérienne. L'an dernier,
trente-cinq ou quarante navires y ont pris des
chargements de bois. En eflFet, depuis les grands
incendies qui ont dévasté une vaste étendue
des forêts du Nouveau-Brunswick, une partie
du commerce de Miramichi s'est réfugiée dans
le Eistigouche. A tous les avantages que pos-
236 La Gaspésie
sède Dalhousie, Campbelltown en joint un
autre qui peut lui devenir fort utile, celui d'être
plus avancé dans l'intérieur du pays. Relégué
au fond des bois, le défricheur, qui trouvera
des marchandises à bon compte dans une ville
voisine, ne se donnera pas la peine de parcourir
encore cinq lieues, pour acheter au même prix
des objets semblables. Il viendra au lieu le
plus proche échanger ses denrées contre les
produits des pays étrangers ; le commerce de
l'intérieur s'y concentrera, et finira par y attirer
le commerce du dehors. *
Cependant le site du village micmac était
beaucoup plus avantageux pour la création
d'une ville ; son beau plateau était bien préfé-
rable au terrain raboteux, sur lequel est bâti
Oampbelllown. La pointe des sauvages s'a-
vance en eau si profonde, que les navires y
1 Je devais être roauvaie prophète, il y a vingt-cinq ans ; car il ne parait
pas que Can.pbelltown ait fait plus de pi ogres que Dalhousie 1861.
J
la Gaspésie ?87
peuvent mouiller à quelques pieds 4© terre,
taudis qu'ils ue peuvent apprpcljer àx\ rivag§
opposé,
Lorsque lord Dalhousie visita le Ristigouche.
il offrit aux Micmacs, en échange de remplace*
ment de leur village, des terres qui avoisinent
le Hg Métapédiac, et de plus une rente anuuelle
de six cents louis. L'offre était avantageuse ;
ftvec l'assurance d'une somme d'argent fort
importante, ils devenaient maîtres d'un lac où,
le saumon monte en abondance dans la saisoq.
du frai. Or, pour eux, la pêche au saumon est
une occupation favorite et un moyen de subsis^
tance. En se transportant au lac Métapédiac,
ils s'éloignaient d'une ville, qui tôt ou tard finira
par corrompre leurs mœurs, ils se mettaient et,
J'abri des empiétements des blancs et occupaient
le centre d'un pays de chasse.
Ils ne purent néanmoins se résoudre à aban-
douuer les ossements de leurs pères, (^u'amvei
238 La Oaspésie
t-il aujourd'hui ? Ils ne permettent pas aux
blancs de se bâtir des maisons dans leur village ;
mais les propriétaires voisins ont empiété con»
pidérablem^nt sur Je terrain réservé pour la
tribal. Aiii^if les terres des Mici|iacs (jui de-»
vaient avoii: quarante arpents de longueur, n*en
ont plus (jue dix ou douze, parce <ju'oii les fait
couper par une ligne diagonale, Des commis»
saires, nomn^és par le gouvernement poi^r s*en»
quérir des injustices dont se plaignaient les
Balivages, donnèrent une opinion défavorable ^
leurs prétentions, Cependant, par une dis^inc-i
tion assez singulière, ils laissèrent, à la terre
réservée pour Tusage du missionnaire, une pro-
fondeur de <]^uarante arpents, tandis que les
deux terres voisfnes n'ont (jue Je tiers 4e cette
longueur,
A l'arrivée des Européens, les Micmacs ou
Souriquois habitaient le pays qui forme aujour--
d*bui les province* du I^ouve^u-Brunswick et
La Gaspésie 239
de la Nouvelle-Ecosse ; ils s'étendaient dans la
Gaspésie, ainsi que dans les îles du Cap-Breton
et du Prince-Edouard. Rien n'est connu de
leur histoire avant les temps où ils furent vi-
sités par les Français. Peu nombreux, comme
les autres peuples du nord de TAmérique, ils
occupaient des villages fort éloignés les uns
des autres, et situés près de Tembouchure des
grandes rivières du pays. La nation jouissait
ainsi des avantages que lui offraient la mer, les
rivières et les forêts.
Il existe parmi les Micmacs de Ristigouche
une tradition, qu'ils font remonter à une époque
éloignée, mais à laquelle on ne peut guères se
fier aujourd'hui ; car les sauvages, dans leurs
souvenirs historiques, confondent souvent les
temps et les lieux, et rattachent ensemble des
faits qui se sont passés à des époques bien dif-
férentes.
Quoiqu'il en soit, voici ce que quelques an-
240 La Gaspésie
ciens racontent. Les Micmacs établis à Eisti-
gouche vivaient dans l'abondance et étaient
devenus nombreux. Quelques familles pour-
suivies par la faim et la misère, arrivèrent un
jour sur les bords de la rivière. Elles appar-
tenaient aune nation éloignée, dont elles avaient
été violemment séparées. Humbles et faibles,
elles demandèrent la permission de s'établir. sur
la rive droite du Ristigouche, et de vivre sous
la protection de leurs puissants voisins de la
rive gauche. Les guerriers étrangers se firent
connaître aux Micmcas, sous le nom de Codes-
ques ; ils appartenaient réellement à la nation
des Agniers, et avaient été attirés dans le pays
par l'abondance du saumon et du gibier.
Bien des fois les feuilles des arbres tombèrent
et les neiges se fondirent ; et le village codes-
que était toujours là, vis-à-vis du village micmac.
Mais enfin les quelques familles étrangères
avaient fini par former une peuplade nombreuse,
La Gaspésie 241
dont les guerriers étaient aussi courageux dans
les combats que rusés dans les conseils.
Un jour plusieurs enfants des deux nations
chassaient ensemble ; un écureuil noir tomba
sous leurs coups ; c'était un objet curieux que
chaque parti réclama. Personne ne voulut
céder, et une rixe éclata entre les petits Codes,
ques et les jeunes Micmacs. Moins nombreux
que leurs rivaux, les premiers eurent le dessous,
et coururent au village demander du secours à
leurs aînés, tandis que les Micmacs en faisaient
autant de leur côté.
Une fois que la pomme de la discorde a été
lancée dans Tair, les sauvages ne la laissent pas
aisément retourner à terre. Trente Micmacs
étaient dans le haut du Kistigouche, occupés à
darder et à fumer le saumon. Un parti codes-
que tombe sur eux à Timproviste, et les mas-
sacre tous, à l'excaption de Tonnerre, chef
242 La Gaspisie
renommé, qui se jette dans la rivière et s'échappe
à la nage.
La hache de guerre était levée ; le sang
s'était mêlé aux eaux du Eistigouche ; des
combats presque journaliers succédèrent au
premier massacre. Quelquefois les guerriers
ennemis, du milieu de leurs villages éloignés
d'un tiers de mille, s'amusaient à se lancer des
flèches, exercice qui, sans causer de mal, servait
à entretenir la haine ; c'était le canon de Dou-
vres envoyant des boulets vers les. côtes de
France. Le plus souvent ils se poursuivaient
et se surprenaient dans la profondeur des forêts.
Depuis la baie des Chaleurs, jusqu'aux bords
du Saint-Laurent, les partis de guerre se multi-
pliaient et portaient l'épouvante et la mort dans
les solitudes de la G-aspésie.
Du côté des Micmacs, était là supériorité du
nombre ; du côté des Codesques, l'astuce, le
courage, l'activité. Après une résistance opi-
La Crospésie 248
niàtre, prolongée pendant plusieurs générations,
les Codesques, réduits à une poignée de guer-
riers, éteignirent leurs feux, abandonnèrent
leurs pays de chasse, et s'enfoncèrent dans les
terres pour se rapprocher des tribus iroquoises.
Pendant bien des années, cependant, ils conti
nuèrent de temps en temps à faire des visites
hostiles à leurs anciens voisins.
Les Micmacs restèrent les maîtres du pays,
mais après avoir vu diminuer considérablement
la population de leur village. Le souvenir de
ces luttes s'est conservé si frais et si terrible,
que, vers le commencement du siècle présent,
un mystificateur, ayant répandu le bruit que
les Codesques étaient en marche pour sur-
prendre le village de Eistigouche, plongea toute
la population dans Témoi. Les femmes et les
enfants s'enfuirent, tandis que les guerriers
couraient aux armes, afin de repousser les en-
vahisseurs qui ne se montrèrent point.
Doux, inconstants, pauvres par suite de leur
244 La Oaspésie
indolence, ces sauvages ont peine à se maintenir
dans le pays, où ils furent jadis nombreux et
puissants. Possesseurs de terres fertiles, ils ne
les cultivent pas, préférant se procurer une
nourriture précaire par la chasse et par la
pêche.
Autrefois des masses mouvantes de saumons
remontaient le Eistigouche, dans la saison du
frai ; mais, depuis que des rets forts grands bar-
rent la rivière dans toutes les directions, ce
poisson ne paraît plus avec la même abondance,
et peu de saumons peuvent arriver aux eaux
mortes. Des lois ont été faites pour arrêter la
destruction de cette source intarissable de ri-
chesses; ces règlements sont souvent éludés
par ceux qui ont charge de les faire observer.
N'ayant point les fonds nécessaires pour se pro-
curer des rets, les sauvages se contentent du
dard ; aussi leur pêche est rarement abondante.
Qu'un saumon soit gros ou qu'il soit petit, le
La Gaspésie 245
micmac en demande toujours le même prix ; il
lui faut un écu. Lui représente-t-on qu'un petit
saumon ne devrait i)as coûter aussi cher que
celui dont le poids est double ou triple:
" Ecoute," répond-il ; " je le prends comme le
bon Dieu l'envoie ; et j'ai autant de peine à en
darder un petit qu'un gros. S'il ne pèse pas
davantage, ce n'est pas ma faute."
Les Micmacs ont conservé leur langue. Beau-
coup d'entre eux cependant parlent l'anglais,
et quelques-uns le français. Le costume de
leurs ancêtres commence à être mis de côté par
les hommes ; les femmes, au contraire, conser-
vent soigneusement les vêtements sauvages.
Bonnet pointu, mantelet ouvert, jeté par-dessus
les habits de dessous ; machicôlé, ou jupon
formé d'un coupon de drap, et recouvert de
mousseline dans les grandes occasions ; mi-
tasses, souliers de peau de chevreuil, garnis de
rassades et de figures en poil de porc-épic :
voilà la toilette des filles et des matrones, toi-
246 La Gaspésie
lette que chacune d'elles diversifie, selon son
«
goût et ses moyens. Tous ces ornements sont
aujourd'hui étalés en l'honneur du grand patrù
arche.
L'apparence du village de Eistigouche est
misérable. Quelques cabanes sont éparses de
côté et d'autres, entre des bouquets de cou-
driers ; point de rues, mais d'étroits sentiers,
serpentant d'une habitation à l'autre. Cependant
la terre est si fertile, qu'elle menace d'étouffer
ses maîtres sous la vigoureuse végétation dont
elle se couvre, tandis que ceux-ci restent flâ-
neurs et nécessiteux, au milieu de champs qui
ne demandent qu'à produire.
Juillet, 24.
Aujourd'hui, dimanche, la grand'messe et
les vêpres sont chantées solennellement. A
l'office de l'après-midi, MM. F. et M. nous ré-
galent de sermons en langue micmaque, que
l'auditoire écoute avec un profond recueil-
La Caspésie 247
lement. A la messe et aux vêpres, assiste une
foule considérable, accourue de tous les envi-
rons, et même de Carleton. Les pèlerins de ce
dernier endroit sont venus sur la goélette du
capitaine P., mouillée tout près de la Sara.
Outre le désir de conduire ses amis à Bisti-
gouche, le capitaine avait un autre objet en
vue, quand il s'est rendu ici. Gomme il a en-
tendu louer la goélette du capitaine V., il vou-
drait nous prouver que son brick, V Hubert- Paré ^
est meilleur voilier.
Après les offices, monseigneur de Sidyme
regagne son logis flottant, entre deux longues
files de machicotés et de capots sauvages. Pas
un souffle de vent dans Tair ; il faut donc se
résigner à passer la nuit près de la pointe de
Kistigouche.
M. Christie, ancien membre de la législature
du Bas-Canada, vient visiter Tévêque; il est
accompagné de deux ministres presbytériens,
•
248 La Gaspésie
Tun desservant de Miramichi, Tautre de Oamp-
belltown. Celui-ci est un Ecossais, gai, gras,
rubicond et fort bien élevé ; il nous invite à le
visiter et nous assure que sa digne femme sera
bien aise de nous voir. Il nous désigne comme
sa demeure une jolie petite maison, située près
de la chapelle presbytérienne de Campbelltown.
Une autre visite inatteîidue produit des ré-
flexions pénibles. François Coundeau, por-
tant ses médailles, se présente sur la goélette.
D'un air assuré, il vient déclarer à monseigneur
de Sidyme qu'il a une grande faim, parce qu'il
n*a pas mangé depuis deux jours. Il demande
des provisions, qui lui sont données largement.
Voilà où souvent le réduit son imprévoyance ;
sa fierté ne s'en efiarouche point, car le sauvage
ne croit point s'abaisser en demandaixt de quoi
apaiser sa faim. 11 ne se regarde même pas
comme obligé de faire des remercîments, car il
est prêt lui-même à partager le pain ainsi reçu,
avec le premier nécessiteux qu'il rencontrera.
La Gaspésie 249
Juillet 25, 4 heures du matin.
Temps magnifique, vent frais et favorable;
cependant l'équipage ne bouge point. Le capi-
taine et les matelots se font tirer du lit par les
passagers, qui désirent profiter de la bonne
humeur d'Eole. Les préparatifs du départ se
font lentement ; avant d'appareiller, le capitaine
prend le temps de mettre les cordages en ordre,
ce qu'il pourrait faire un peu plus tard. D'un
autre côté, Hector a été envoyé à terre pour
l^âter l'arrivée d'un sauvage, qui désire vendre
un beau canot d'écorce. On attend le messager
et son compagnon, mais personne n'arrive. En-
fin, au bout d'une heure et demie, on voit glis-
ser vers la Sara un canot, qui porte notre envoyé
et un sauvage malécite. Trapu, courtaud et
lourd, Pitre Baskette grimpe à reculons dans
l'échelle ; arrivé sur le pont, il va s'appuyer
contre le grand mât, et bâille tout à son aise,
pendant qu'il se gratte la tête avec un vif senti-
250 La Oa$pé$ie
ment de complaisance. Ces préliminaires réglés,
il se hasarde à aborder les conditions du marché
avec l'acheteur. Malgré les exhortations les
plus pathétiques d'Hector, il n'a pu se décider
à laisser sa cabane sans avoir fait sa prière, et
une longue prière, suivie d'une forte méditation
sur les douceurs du repos.
Les canots malécites sont relevés aux deux
bouts ; dans les canots micmacs, au contraire,
le milieu est la partie la plus ha;ute. La marche
des premiers est plus rapide ; les seconds sont
plus sûrs lorsque la houle est forte. L'écorce
mérite aussi d'être prise en considération dans
l'appréciation des qualités d'un canot ; l'écorce,
nommée par les sauvages moskoui d'été, est
légère et fragile, tandis que le moskoui d'hiver,
par le nombre de ses feuillets, a toute la solidité
du bois, sans en avoir la pesanteur.
CHAPITRE HUITIÈME,
Betoir— Lutte entre VHuhert'Parê et la 8a f a— tjbs esterlets^Petit-Bocher—
La Croix — Kipisiguit — Philippe H- snault et le Père LeGlercq — Premiers
colons du Xoaveau-Bru&swick et de l'ilô Saint-Jeau — Caraquet — Con-
tâmes et oostumea— Huîtres— Insulte à ]a Vieille — Gros temps — lia
Nancy — La baie de la Trinité — La Grosse Ile — Arrivée à Québec — Con-
seil —Adieux.
Pendant que les clatiges du marché se stipu-
lent, Ton aperçoit quelque mouvement sur le
brick du capitaine P. et sur la Sara; les mêmes
manœuvres se font sur les deux bâtiments, un
peu plus tard cependant sur le nôtre. A peine
VHubert'Paré s'est-il mis en route, que la Sara
m
s'élance à sa suite. Le premier a la générosité
de ne pas mettre toutes ses voiles dehors; il
reste encore quelques vides dans le haut de ses
mats ; aussi dès que la Sara a étendu ses deux
252 La Gaspésie
grandes ailes, elle se rapproche facilement de
son rival. Dès lors, tout s'agite chez nos voisins.
" A bas la générosité," devient le mot d'ordre
sur VHubert'Paré ; toutes ses vergues se cou-
vrent de voiles et le dernier pouce de toile est
livré au vent. — Peine inutile ! la Sara coule si
lestement à côté de son rival, qu'elle le laisse
promptement en arrière, et, dans une course de
six lieues, elle le devance au moins de quatre
milles. Nous laissons le capitaine Y. se frotter
les mains de joie, et l'équipage étudier le mou-
vement des voiles afin de les faire toutes porter,
et nous nous occupons de quelques leçons d'his-
toire naturelle que nous donnent lés oiseaux.
Des perches enfoncées en terre s'élèvent au-
dessus de l'eau, sur les bords du Bistigouche ;
elles servent, soit à retenir les rets, soit à en
marquer la position, et forment une forêt marine.
De grosses bandes d'esterlets y ont élu leurs do-
miciles. Chaque bout de bois qui s'élève au-
La Gaspésie 253
dessus de la surface des eaux en porte deux
trois, ou plus, selon le nombre de nœuds qu'il
peut offrir. Uesterlet est sans cesse en mou-
vement. Une bande arrive, fatiguée d'être sur
l'aile, et fond sur celle qui est en possession des
perches. Celle-ci s'élève, va décrire quelques
cercles dans l'air et revient s'emparer de ses
possessions. Leurs évolutions aériennes, leurs
combats, leurs cris animent et vivifient les bords
de la rivière, surtout dans les parties où ils
seraient le plus monotones ; car rien n'est plus
triste qu'une pêcherie couverte d'eau et où l'on
n'aperçoit plus que des milliers de perches, qui
restent engourdies et immobiles, tandis que le
courant fuit alentour avec rapidité.
Lo capitaine Y., obligé de se présenter à
Dalhousie pour obtenir la permission de disposer
de sa pacotille dans le Nouveau-Brnnswick,
mouille vis-à-vis de la ville, et peu après l'flw-
bert'Paré, tout confus de sa déconfiture, vient
254 La Gaspégie
jeter Vancre auprès de nous. Comme le mission-
naire de Carleton va nous laisser pour retourner
au chef-lieu de sa mission, nous allons recon-
duire notre confrère et visiter en même temps
ce beau bâtiment, qui est un modèle d'ordre et
de propreté. Nous y trouvons madame P.,
environnée de tous ses enfants, dont quelques-
uns se forment à la marine, sous l'œil exercé de
leur digne père.
Les papiers de notre patron mis en règle,
nous quittons la rivière de Ristigouche, pour
entrer dans la baie des Chaleurs. Devant nous,
S'étend une mer rase et resplendissante sous les
rayons du soleil. Le fond de la baie fuit ; les
hauteurs décroissent, les coteaux disparaissent,
et bientôt Ton n'aperçoit plus en arrière qu'une
ligne bleuâtre, dansant à rhorisoû. Ce tableau
nous rappelle le beau vers d'un poète, qui en
a tant fait de mauvais :
" Chinon au loin blanchit, dô:roit et disparaît. ''
La Gaspésie 256
S heures après midi.
Nous arrivons au Petit-Boclier, escortés par
douze berges, qui sont venues au-devant de
monseigneur de Sidyme. Déduction faite d'une
heure passée à Dalhousie, la Sara n'a mis que
huit heures à parcourir les vingt lieues qui
séparent le village de Bistigouche du Fetit-
Bocher.
M. Madran, missionnaire du lieu, a préparé
ses paroissiens pour la visite épiscopale, de
sorte qu'après l'office de l'après-midi, nous pou-
vons nous donner le plaisir de visiter les rochers
de la grève. Aussi en profitons-nous à notre
aise. Tandis que M. N. se livre avec ardeur à
des recherches minéralogiques et conchologi-
ques, il croit remarquer une belle pierre blan-
che, à demi-cachée sous des feuilles de varech ;
pour la saisir il enfonce avidement la main
dans l'eau : " Seigneur, que ça mord ! " s'écrie-
256 La Oaspésie
t-il, en retirant précipitamment les doigts, et
secouant sur le sable un homard, qui heureuse-
ment n'a pu lui entamer que la peau. — " Maudit
coq, tu mourras ; " disaient les fileuses de La
Fontaine. " Maudit homard, tu grilleras ; " fut
le cri général d'exécration, à la vue du traître,
coupable d'une si honteuse supercherie. Le
même soir, en effet, accompagné de plusieurs
individus de son écaille, il a été dépecé par
celui qu'il avait voulu tenailler.
Après cet accident, les recherches se font avec
plus de prudence ; dès que le blessé aperçoit
un caillou blanc au fond de Peau, il bat en re-
traite, et se porte à la bouche le doigt qui a
failli devenir la victime d'un infâme guet-à-pens.
A.
Le presbytère est un bâtiment neuf, construit
sur un rocher, qui s'avance dans la mer et
donne à l'établissement le nom de Petit-Rocher.
A l'extrémité de la pointe, s'élève une haute
La Gaspéste 25Y
croix, appuyée sur le roc et soutenue par quel-
ques pierres. Bien qu'exposée à la fureur des
vagues, qui, dans les grandes marées, viennent
battre contre son pied, elle a jusqu'à ce jour
résisté à toutes la violence des vents et des
flots.
Dans notre catholique pays, la religion a
planté ce signe sacré aux lieux qu'elle veut
particulièrement honorer, et elle Ta placé sur
la voie de l'homme, partout où il a besoin de
force et de consolation-
La croix veille sur le champ de la mort, afin
que le chrétien, conduit par la douleur auprès
du tombeau de ceux qui lui furent chers, y
' trouve un gage d'union entre les vivants et les
morts. Avec respect et reconnaissance, le nau-
tonnier salue la croix du rivage, qui lui désigne
recueil à éviter et l'avertit de prier pour l'âme
du pauvre naufragé. Succombant sous la fa-
258 La Gaspésie
tîgne et brâlé par l'ardenT du soleil, le pèlerin,
qui a STÛTi le chemin pondrenx de la vallée,
s'arrête pour se rei>oser près de la croix, an pied
de laqnelle mnrmnre nn missean et qn'ombra-
gent les l#ngs rameanx de Férable on de l'orme.
La croix marqne l'endroit où fnrent déposés
les restes de l'inconnn, qni monrnt an coin dn
bois, sans qn'nne voix amie Ini adressât nn mot
de consolation ; rndement taillée, elle apparaît
an détonr dn tortnenx sentier qni circnle dans
l'épaissenr de la forêt, et elle étend ses bras snr
l'aventnrenx pionnier, ponr Ini rappeler qne,
même dans ces solitndes profondes, il est ton-
jonrs sons la sanyegarde de Dien.
JttiIlet/26.
M. Madran dessert les missions de la Eivière-
Jaqnette, de la Belle-Dnne, dn Petit-Rocher et
de Nipisignit, où depnis qnelqnes années bean-
conp d'Irlandais se sont établis anprès des Aôa-
diens.
La Gaspésie 269
Vers midi, nous laissons ce village, et emme-
nons avec nous M. le missionnaire et quelques-
uns de ses paroissiens.
La distance du Petit-Rocher à Nipisiguit
n'est que de quatre lieues, et nous serions ar-
rivés en peu de temps à ce dernier endroit, si
le vent eût continué de souffler ; mais un calme
plat succède à la brise favorable, et empêche
la Sara de continuer sa course. Par bonheur,
plusieurs berges viennent à notre rencontre ;
sept ou huit d'entre elles sont attachées les
unes aux autres et nous remorquent dans le
bassin. Comme la mer baisse rapidement et
que le chenal est difficile, il nous faut trois
longues heures pour parcourir trois milles, de-
puis la passe jusqu'au fond du port.
Le bassin de Nipisiguit est séparé de la baie
du même nom, par une pointe basse et sablon-
neuse que traverse un étroit goulet. Pendant
260 La Gaspésie
une de ses visites pastorales, monseigneur
Flessis fut condaniné à passer la nuit en plein
air sur cette pointe, alors inhabitée, mais aujour-
d'hui occupée par des maisons et des chantiers.
De l'entrée du goulet, on aperçoit à droite et
à gauche des habitations nombreuses, au mi-
lieu de champs cultivés. Au fond du port,
beau bassin circulaire, dont le diamètre est
d'une lieue, brillent les toits de la petite ville
de Bathurst et le clocher de l'église catholique,
à l'ombre duquel s'est réfugié un village aca-
dien.
Toute nouvelle encore, la ville de Bathurst
possède déjà plusieurs maisons de commerce ;
celles de Cunard, et de Grilmour et Rankin y
font des affaires considérables. Elle est le
siège d'une cour, et, par conséquent, elle réunit
des hommes de loi et tous les officiers qui se
rattachent à un tribunal judiciaire. C'est ici
ha Oaspésie 261
aussi qu'habitent les notables du comté, attirés
par les avantages qu'offre la position centrale
de la ville.
Du débarcadère, monseigneur de Sidyme se
rend directement à l'église, suivi d'une foule
de catholiques et de protestants. Copime il est
sept heures du soir, il est forcé de congédier
les assistants après leur avoir adressé une
courte exhortation.
A notre grande surprise, le presbytère, quQ
nous pensions trouver désert, a été meublé et
préparé pour six ou sept voyageurs. Les cham-
bres renferment des lits resplendissants de
blancheur ; dans la large cheminée pétille un
bon feu, autour duquel s'empressent plusieurs
matrones du lieu, armées d'ustensiles de cui
sine ; tout ndas annonce que nous trouverons
le souper et le coucher, sans être obligés de
retourner à la goélette. Ces préparatifs sont
262 La Goipésie
dûs aux soins bienveillants du père Doucet, qui,
pour nous héberger convenablement, a fait
transporter au presbytère une partie des meu-
bles de sa maison.
A peine nous a-t-il introduits dans notre logis,
que les principaux citoyens de Bathurst arri-
vent pour saluer TEvêque de Sidyme. Parmi
eux se trouve le représentant du comté de
Grloucester, M. End. Jeune encore, il était em-
ployé comme avocat à la cour de Bathurst,
lorsqu'aux dernières élections la portion fran-
çaise de la population jeta les yeux sur lui,
pour se faire représenter au parlement du
Noïj veau-Bruns wick. Dès la première session
^ laquelle il assista, il acquit une réputation
bien méritée d'habileté et d'éloquence ; comme
prateur, il n*a peut-être pas son égal dans la
phambre basse de la province. Il s'est jeté dans
la faible minorité tory, qui soutient le pouvoir
exécutif. Cependant son toryisme est beaucoup
La Gaapésie 263
plus libéral que le radicalisme de certains per-
sonnages du parti opposé. Quoique irlandais
et protestant, il a défendu contre eux les inté-
rêts des catholiques acadiens, qui, dans une
grande partie du Nouveau-Brunswick, sont plus
notnbreux que les sujets d'origine britannique.
M. End est accompagné de M. Morin, membre
du parlement provincial du Bas-Canada. Notre
compatriote est en route pour la Nouvelle-
Ecosse, où il va traiter avec les commissaires
des provinces voisines, au sujet du site et des
frais d'établissement d'un nouveau phare dans
le golfe Saint-Laurent.
Au souper, nous jouissons de la compagnie
de M. le grand-vicaire Macdonald, qui, après
nous avoir laissés, il y a bientôt huit jours, est
venu attendre monseigneur Sidyme à Nipisi-
guit ; ain-si que M. Morin, il loge à l'hôtel tenu
par M. Doucët.
264 La Gaspésie
Ce brave père Doucet est nu des Acadîens
les plus riches et les plus respectables du Nou-
veauBrunswick. Il a toujours été Tami des
missionnaires, et très-souvent leur hôte. Par son
industrie, il s'est créé une petite fortune, et
possède aujourd'hui de grandes fermes, sur
lesquelles il a, dans une seule année, recueilli
jusqu'à trois mille minots de pommes de terres.
Trois rivières viennent tomber dans le bassin
de Nipisiguit et forment ainsi deux péninsules.
Entre la rivière Tétigouche et la rivière du
Mitan, s'avance une pointe qui domine sur tous
les environs, et qui, par sa position, son escar-
pement et son élévation ressemble au cap de
Québec. Sur le bout de cette pointe sont placés
l'église catholique et le presbytère, édifice pres-
que neuf, bien fait, et admirablement situé. De
ses fenêtres l'on aperçoit le bassin garni de
navires, la ville de Bathurst bâtie sur un pla-
teau entre la rivière du Mitan et la grande
La Gaspésie 265
rivière de Nipisiguit, et, au-delà, de fort belles
campagnes, qui s'abaissent graduellement vers
le port. Au pied du cap, sur une étroite grève,
s'étend un petit village, qui par sa position rap-
pelle la basse-ville de Québec.
Un beau chemin, de douze lieues de longueur,
unit Bathurst avec Miramichi. C'est par cette
voie que les villes et les villages des bords de la
baie des Chaleurs communiquent avec Saint-
Jean et avec Frédéricton, capitale du Nouveau-
Brunswick ; c'est aussi la route par laquelle,
pendant l'hiver, les habitants de la G-aspésie
entretiennent des rapports avec Québec.
Le commerce de Bathurst est si considérable,
que, l'année dernière, cent quarante navires
européens et cent-trente goélettes employées au
cabotage y ont pris des chargements. Cependant
le port est sajet à un grave inconvénient. En
se réunissant, les trois rivières forment un
M
266 La Oaspésie
chenal, que les bâtiments doivent suivre pour
arriver au quai. Son cours est si tortueux et si
étroit, que deux goélettes ne s'y rencontrent
qu'avec le risque de s'échouer. Les difficultés
augmentent, quand plusieurs bâtiments, envi-
ronnés de trains de bois, restent à l'ancre dans
ce passage pour y recevoir leurs chargements.
Le reste du bassin qui a peu de profondeur
peut à peine porter de petites goélettes.
Voici comme les sauvages expliquent les
méandres de la rivière Nipisiguit. " Le grand
esprit," disent-ils, " faisait chaudière sur le cap.
Il venait de prendre une grosse anguille et
s'apprêtait à l'écorcher, lorsqu'elle glissa entre
ses doigts, tomba dans le bassin, et, en s'enfuyant
vers la mer, creusa dans le limon le chenal étroit
et tortueux qui cause tant d'ennui aux pilotes."
Nipisiguit se trouvait d'abord renfermé dans
l'immense territoire accordé au sieur Nicolas
La Gaspésie 267
Denys. Cette concession ayant plus tard ïté
considérée comme invalide, le gouvernement
français accorda des terres qui avoisinent la
rivière de Miramichi au sieur Denys de Fronsac ;
les autres parties du domaine de son père
furent distribuées à quelques personnes, qui
s'engagèrent à les faire valoir. En vertu de cet
arrangement et par acte du trois août 1689,
Philippe Hesnault, qui habitait ces lieux depuis
plusieurs années, obtint du roi le lief de la
rivière Nipisiguit, contenant deux lieues de
front sur la même profondeur. Hesnault faisait
la pêche en grand et s'occupait de la traite avec
les Micmacs, qu'il s'était attachés, en épousant
une femme de leur nation. Après sa mort, une
partie de sa famille parait s'être établie dans les
environs de Québec.
Le récollet Chrestien LeClerq était à Nipisi-
guit comme missionnaire des sauvages en 1678.
Il parle assez longuement du sieur Hesnault, à
268 La Gaspésie
propos d'un voyage qu'ils firent ensemble de
Nipisiguit à Miramichi. ^
Comme ils devaient être accompagnés de
quelques sauvages et que le voyage était alors
long et pénible, ils s'étaient munis des provir
sions jugées nécessaires.
" Pour cet effet," écrit le Père LeClercq, " on
fit nos provisions qui consistaient en vingt-
quatre petits pains, cinq à six livres de farine,
trois livres de beurre et un petit baril d'écorce,
qui contenait deux à trois pots d'eau-de^vie."
Les vivres leur manquèrent cependant en che-
min, car ils avaient compté, sans songer à l'ap-
pétit des sauvages et aux accidents de la route.
" Nipisiguit," ajoute-t41, " est un séjour des
plus charmants qu'il y ait dans la grande baie
1 N^.uvélle Bdation de la Gaspêêie.
La Gaspésie 269
de Saint-Laurent : il n'est éloigné que de douze
à quinze lieues de l'île Percée. La terre y est
fertile et abondante en toutes choses ; l'air y
est pur et sain. Trois belles rivières, qui s'y
déchargent, forment un bassin très-agréable
dont les eaux se perdent dans la mer, par un
détroit qui en fait l'entrée et l'ouverture. Les
récollets de la province d'Aquitaine y ont com-
mencé la mission en 1620, et le P. Bernardin,
un de ces illustres missionnaires, mourut de
faim et de fatigues, en traversant les bois pour
aller de Miscou et de Nipisiguit à la rivière
Saint- Jean, à la Cadie, où ces Révérends Pères
avaient leur établissement principal. Les RR.
PP. Capucins et singulièrement les RR PP.
Jésuites y ont exercé leur zèle et leur charité
pour la conversion des infidèles ; ils y ont fait
bâtir une chapelle dédiée à la sainte Vierge ; et
l'on remarque que celui de ces Pères qui quitta
cette mission laissa son bonnet dessus l'autel,
disant qu'il le viendrait chercher quand il lui
270 La Gaspésie
plairait, pour faire connaître que sa compagnie
avait droit d'établissement dans ce lieu."
" Le sieur Hesnault y cultive la terre avec
succès, et recueille du froment au-delà de ce
qu'il en faut pour les besoins de sa famille."
Voilà quel était Nipisiguit à cette époque
reculée. Des Français continuèrent d'y résider
en petit nombre jusques vers 1756 ; alors quel-
ques familles acadiennes y arrivèrent, et s'éta-
blirent en ces lieux, dont les héritiers du sieur
Hesnault semblent ne s'être plus occupés. Du
moins personne n'empêcha les colons de défri-
cher le terrain, dont ils ne connaissaient d'autre
maître que Dieu et le roi de France.
Après la cession du Canada aux Anglais, le
pays dans lequel se trouvait renfermé Nipisi-
guit fut érigé en province, sous le nom de Nou-
veau-Brunswick, et partagé en totcnships. Ac-
La Gaspésie 271
coutumes à ne point payer de rentes, les an-
ciens habitants de ce lien ne s'occupèrent point
des redevances, qu'on lie leur demandait point.
Plus tard, les officiers du gouvernement provin-
cial se ravisèrent à ce sujet ; depuis quelque
temps, la question des rentes territoriales fait
du brmt dans la province, et ne sera définitive-
ment réglée que par le gouvernement impérial.
Les cultivateurs du Nouveau-Brunswick sont,
après tout, fort heureux de n'avoir pas été
traités comme ceux de l'île Saint-Jean. Là,
comme ici, s'étaient établies des familles aca-
diennes. Quelques années après que l'île eût
passé sous la domination de l'Angleterre, des
gentilshommes anglais et écossais s'avisèrent
de se la faire partager en seigneuries ; leur
demande fut facilement accordée, sans aucun
égard aux droits des anciens habitants. Alors,
sur les épaules des premiers propriétaires,
tomba un joug de fer dont ils ne purent se
272 La Oaspésie
débarrasser. A la sxdte de longues discussions,
on leur permit de garder leurs terres pendant
quarante ans, à condition qu'ils paieraient une
rente annuelle de cinq louis ; encore, cette
grâce ne fut-elle accordée que par quelques-
uns des seigneurs. Les autres laissèrent les
terres à bail, pour vingt ans seulement, et
exigèrent une rente annuelle de dix et même
de vingt louis. La conséquence naturelle de
«
cette spoliation a été que beaucoup d'Acadiens
ont été ruinés et ont cédé la place à des fer-
miers écossais. Ceux-ci, à leur tour, ont éprouvé
le même sort, et sont partis aussi pauvres que
leurs devanciers. Les plaintes soulevées contre
ces injustices ont été efficacement étouffées, par
les gens qui en profitent et qui sont les maîtres
dans les chambres législatives.
Juillet, 27.
A midi, nous sommes prêts à faire route ;
mais le départ est retardé par Tabsence de
La Ga$pésie 278
quelques-uns des matelots, que la curiosité
retient à Bathurst. Le vent est favorable, et
cependant ils nous font attendre deux grandes
heures. Voilà un beau champ pour la mauvaise
htimeur ; heureusement la lecture des journaux
canadiens, que nous venons de recevoir de
Québec, adoucit la bile des mécontents, et fait
oublier les reproches préparés pour l'arrivée
des retardataires.
Vis-à-vis de Nipisiguit, la baie des Chaleurs
est dans sa plus grande largeur. Gomme il y a
environ sept lieues d'une côte à l'autre, l'on ne
peut, du nord, distinguer les terres basses du
Nouveau-Brunswick ; d'ici, au contraire, l'on
aperçoit clairement les montagnes du district
de Gaspé.
Les rivages présentent une suite non inter-
rompue d'habitations et de champs cultivés,
entre Nipisiguit et Caraquet. Près de ce der-
274 La Oaspéêie
nier endroit, est Poccha, qni possède une cha-
pelle, et fournit au commerce de Québec d'ex-
cellentes meules à aiguiser ; leur réputation a
cependant diminué beaucoup, par la paresse et
la malhonnêteté de quelques tailleurs de pierre.
Ceux-ci, au lieu de chercher et de choisir les
meilleurs lits de grès, prenaient les pierres qui
leur tombaient sous la main, et livraient au
commerce des meules dont on ne pouvait se
servir. En conséquence de ces fraudes, Tana-
thème des affileurs s'est étendu sur toutes les
meules de Poccha, sur les bonnes comme sur
les mauvaises.
Vers 8 heures du soir, nous jetons l'ancre à
l'entrée de la baie de Caraquet, après avoir par-
couru environ douze lieues, depuis la sortie du
bassin de Nipisiguit. Comme le temps est
obscur et l'entrée difficile, le Capitaine V.,
n'ose entreprendre de franchir lé passage pen-
dant la nuit.
La Gaspésie 276
Juillet, 28.
L'église de Oaraqnet est bâtie sur la baie
du même nom, à peu près à une lieue de l'en-
trée. Quoique la marée et le vent soient con-
traires, le Capitaine V. veut forcer la Sara à se
faire un nom, en remontant jusqu'à l'église,
malgré ces obstacles. Ayant été dans l'habi-
tude de visiter Caraquet une ou deux fois par
an, il se trouve ici en pays de connaissance.
Souvent il s'est vanté de son habileté à cons-
truire des bâtiments, et il a même porté des
défis aux charpentiers du lieu, qui passent pour
fort habiles ; sa goélette favorite vient de de-
vancer le brick du capitaine Painchaud, bâti
par les frères Aché, qui sont les meilleurs ou-
vriers de Caraquet. Ces circonstances lui ont
monté la tête, et mettent en jeu la double vanité
du marin et du constructeur naval.
De grand matin donc, il déploie ses voiles
276 La Gaspésie
pour louvoyer dans un chenal étroit ; contre le
vent et contre le courant, la Sara gagne à
chaque bordée, et enfin elle arrive glorieuse et
triomphante au mouillage, voisin de l'église.
Je me trompe : la Sara reste indifférente à sa
victoire ; c'est le capitaine qui est glorieux et
triomphant ; il accepte, avec un légitime or-
gueil, les félicitations des habitants du voisi-
nage, qui ont reconnu la goélette de l'Evêque,
et se sont réunis pour recevoir la bénédiction
épiscopale. " Capitaine, " lui dit un des plus
anciens marins, " vous nous avez fait voir au-
jourd'ui ce que nous n'avions pas encore vu ;
jamais bâtiment n'a réussi à monter jusqu'ici
contre vent et contre marée. "
M. MacHarron, missionnaire de Caraquet, a
été informé ce matin seulement de la visite de
l'Evêque ; il est trop tard pour que ses parois-
siens puissent se préparer à recevoir aujour-
d'hui la confirmation ; notre séjour à Caraquet
sera donc prolongé jusqu'à demain.
La Oaspésie 277
Deux choses nous étonnent, au débarque-
ment : le costume antique des habitants, parti-
culièrement celui des femmes, et la charité
qu'on a de ne point nous assourdir à coups de
fusil. Pas un seul de ces brmllards, comme les
appelle un vieux chasseur, n'ose ouvrir sa
gueule noire. Mais trêve de compliments sur
ce dernier point ; car si les chasseurs de Cara-
quet n'ont pas aujourd'hui dérouillé leurs fusils,
c'est qu'ils ont été pris à l'improviste ; demain,
nous paierons le repos du premier jour. En
effet, ce matin, dès que la renommée aux mille
voix eût proclamé aux paisibles habitants de
l'endroit l'arrivée de l'évêque de Sidyme, un
conseil des notables s'est tenu, et six vigoureux
rameurs ont été dépêchés au Ghippagan, situé
à quatre lieues d'ici, pour acheter une bonne
provision de poudre.
Le sujet de notre première surprise est mieux
fondé. Cette population a conservé les cou-
27 tf La Gaspésie
tûmes et le costume de ses ancêtres, bien plus
religieusement que les autres communautés
ccadiennes. A yoir Thabillement des femmes,
on les prendrait pour des religieuses. La partie
la plus curieuse de leur toilette est la couver-
_ •
ture de tête, grande coiffe à fond quarré et sans
aucune garniture. Sous cette enveloppe, toutes
lès têtes paraissent de loin appartenir aux bi-
saïeules de la génération présente.
" Et les htdtree de Caraquet ! en mangerons-
nous ? " demande l'ami N., qui craint moins les
huîtres que les homards. Les huîtres de Cara-
quet sont renommées ; elles habitent une
batture d'une demi-lieue en superficie, vers le
fond de la baie, et à deux milles environ de
Téglise. L'année dernière, les habitants du lieu,
trop avides de gain, en chargèrent une vingtaine
de goélettes, et par là en diminuèrent le nombre,
de manière à donner des craintes pour l'exis-
tence de la colonie eous-marine. Munis des
La Gaspésie 279
instruments nécessaires et habitués à ce genre
de travail, ils ne craignent point de compétition
de la part des étrangers, et se regardent comme
autorisés à régler Texploitation des huîtres de
leur baie.
Les opérations sont généralement dirigées
par un conseil d* anciens. Ceux-ci, reconnaissant
leur imprévoyance de l'année dernière, résolu-
rent de n'en point vendre à l'avenir avant la
fin de septembre. Nous faudra-t-il donc attendre
jusqu'au mois d'octobre ? Non ! A peine mon-
seigneur Turgeon a-t-il témoigné le désir de se
procurer des huîtres, que les anciens chargen,t
cinq ou six pêcheurs d'en fournir autant qu'il en
faudra.
Deux râteaux, attachés en ciseaux, forment
l'instrument le plus commode pour saisir les
huîtres au fond de l'eau. D'abord écartés l'un
de l'autre, les deux râteaux sont rapprochées au
280 La Od^Ue
moyen de leurs manches, et retiennent entre
leurs dents les cailloux et les coquillages. L'ins-
trument est alors tiré de la mer, déchargé dans
la berge et plongé de nouveau.
L'église et le presbytère de Caraquet sont
construits de pierre ; c'est à M. Cooke, ancien
missionnaire du lieu, qu'est dû l'honneur d'avoir
fait bâtir le seul grand édifice de pierre qui soit
dans la baie des Chaleurs.
Juillet, 29.
•
Vers 5 heures du soir, nous faisons nos adieux
aux Acadiens, dont nous avons admiré la foi et
l'attachement aux anciennes mœurs.
" Heu pietas t heu prisoa fides I **
peut-on répéter avec le poète, en rappelant les
bonnes qualités de ces braves gens.
Au départ, tous les fusils se font entendre, et
La Gaspésie , 281
les jeunes gens tâchent ainsi de réparer leur
honneur, si gravement compromis à notre
arrivée.
En sortant du goulet, le capîtaii^e V. nous
expose à passer la nuit sur un banc de sable.
Malgré les avis d'un pilote qui a voulu nous
suivre jusqu'en pleine mer, malgré les remon-
trances de son fils Benne, qui connaît mieux
que son père le port de Caraquet, il s'obstine à
suivre une route qui a bientôt mis la quille de
la Sara en contact avec le fond de la mer. Far
bonheur, le vent souffle avec force ; après avoir
tracé un silon de quatre ou cinq arpents, la
goélette se trouve de nouveau dans le chenal et
fuit vers Québec.
Tout va bien, hormis le cœur de M. le grand-
vicaire Gagnon, que Monseigneur a invité à
monter avec nous jusqu'à Québec.
282 ^ La Oaspésie
MissionnaiTe dans ce pays depuis trente ans,
et, par conséquent, obligé de voyager souvent,
soit en goélette, soit en berge, M. Q-agnon ne
peut se trouver sur mer sans être malade ;
chaque nouvelle excursion lui prouve que son
apprentissage n'est pas encore fini. Tandis que,
la gaieté dans le cœur et sur les lèvres, nous
soupons avec appétit, le vieux missionnaire est
étendu sur son lit de douleur, répondant avec
piteuse mine à nos joyeux propos.
Juillet, 30. — 9 heures du matin.
Nous sommes au milieu des berges de pêche
de la Grrande-Kivière. Désireux de se procurer
de la morue fraîche pour le marché de Québec,
le capitaine s'arrête pour en faire provision.
Deux heures plus tard, quelques coups de canon
tirés par la Sara informent de notre passage, M.
le missionnaire de Percé, et vont porter l'épou-
vante parmi les goélands et les cormorans du
cap.
La Gaspésie 283
Vers heures du soir. — Nous passons vis-à-
vis de la Vieille ; un des voyageurs boit un
verre d'eau à sa santé et lui lance quelques
écailles d'huître. — " Ne faites point cela, " dit
quelqu'un au mauvais plaisant ; " si vous in-
sultez la Vieille, elle se vengera, soyez-en sûr."
6 heures du sbir.
Des nuages épais roulent au-dessus de la
baie de Gaspé; ils s'accumulent et semblent
acquérir de la solidité, en se pressant les uns
contre les autres. Bientôt ils forment une arche
sombre et lugubre, dont la base repose sur
la crête du Fourillon, tandis que le sommet
s'arrondit sur nos têtes. Le vent souffle avec
violence ; l'obscurité des nuages est reflétée par
la mer, qui est devenue furieuse ; les vagues se
poursuivent ; elles s'élèvent comme des collines,
entre lesquelles se prolongent des vallons, où,
à l'abri de la tourmente, l'hirondelle de mer
284 La Gaspésie
cherche sa pâture dans la plus profonde sécu-
rité. La mer ne s'est pas encore montrée à nos
yeux si sublime et si terrible.
8 heures f t demie du soir.
De profondes ténèbres sont répandues dans
l'air, tandis que sur les eaux s'étend une nappe
de feux phosphoriques. Les yeux marins de
Benne aperçoivent un bâtiment à quelque dis-
tance, en avant de la Sara ; peu après, tous le
voient et distinguent le sillage lumineux qu'il
laisse après lui. Il est à petite portée de la
voix, et fait même route que nous. De part
et d'autre, les questions et les réponses se croi-
sent, sans pouvoir être comprises au milieu
des sifflements du vent et du bruit des va-
gues. Enfin, après bien des cris poussés des
deux côtés. Benne comprend que c'est une
goélette qui vient d'Halifax et qui appartient à
M. Tremblay, de la Malbaie. — "Elle marche
m
comme un quai," observe le capitaine Y. Il
disait vrai, car nous l'avions déjà dépassée.
La Gaspésie 285
Juillet, 3^.
" Où en sommes-nous ce matin ? " L'opinion
générale est que le Grrand-Etaijg est sur notre
gauche, et la pointe nord-ouest de Tîle d'Anti-
posti à droite. La brume est si épaisse que le
capitaine craint d'être trop rapproché de cette
île.
Août, 1er.
A gauche est Sainte- Anne-des-Monts ; nous
faisons la traverse vers le nord. Loin devant
nous, est la pointe des Monts avec son phare.
Vis-à-vis de la Trinité, un lourd vent du pord
s'abat sur la Sara et la pousse en peu de temps
à la pointe des Monts. Là, suivant la prédiction
du capitaine, le vent favorable nous abandonne ;
les voiles ne portent plus et battent contre les
mâts ; nous sommes arrêtés par une brise fraîche
du sud-ouest, et condamnés à louvoyer, mais
286 Z^a Oaspésie
fiLvec si peu de succès que chaque bordée vers
la terre nous ramène près du phare. •
Cette tour qui doit avoir une centaine de
pieds de hauteur, a empêché bien des naufrages.
Le fleuve, qui, au-dessus de Tîle d'Antioosti, a
:ringt-cinq lieues de Urgeur, se rétrécit rapide-
ment ensuite, et ici n'en a plus que dix-huit. La
côte du nord s'avance subitement vers le sud et
se termine par une pointe basse et fort dange-
reuse, où les naufrages étaient fréquents et où
les naufragés se trouvaient autrefois éloignée
de tout secours. Aujourd'hui, avec sa lumière
brillante, la pointe des Monts a perdu sa mau-
vaise renommée et offre des secours aux mate-
lots, qui sont toujours sûrs de n'y point périr
de faim, depuis que le gouvernement y a établi
un dépôt de provisions,
— " Ça-t-il l'air de la Nancy, ça," s'écrie Benne,
en rapprochant de son œil la longue-vue, que
La Gaspésie 287
depuis quelques moments il dirige vers ud bâ-
timent occupé comme nous à louvoyer au large.
— '* C'est la Nancy qui arrive d'Halifax." — " Ça.
serait drôle," répond le père Y.," si je nous ren-
contrions, où je nous sommes séparés."
— " C'est elle, c'est elle ; " reprend Benne, an
moment où les deux goélettes se trouvent en
même temps sur le sommet de deux vagues.
— " Vite, Benne, manne de botte ; il faut aller
voir où en sont les garçons." — Le capitaine,
dans sa joie mêlée d'inquiétude, mêle aussi un
peu d'anglais avec son français ; cette goélette
lui appartient ; un de ses fils la conduit et dens
autres y sont sous les ordres de leur frère. La
chaloupe revient bientôt, amenant Polite et
EdoU en écharge de Benne. Coque à bord de
la Nancy ^ Edoir est un égrillard de dix ans, qui
oublie souvent le feu de la cambuse, pour grim-
per dans les mâts comme un écureuil et s'y ba-
288 La Oaspésie
lancer comme un carcajou. — Aussi le père V.
est-il. fier de son Edoir, son joculot^ à lui.
La Sara a beau louvoyer, elle n'avance que
peu à peu et avec un immense travail contre les
eflTorts réunis du vent et des courants. — " Mon-
seigneur," dit le capitaine, " ce serait mieux de
retourner à la rivière de la Trinité, où on
attendra un bon vent." — " C'est bon, capitaine ;
mais y serons-nous tranquilles?" — "Comme
dans un pot, Monseigneur, on y moxiille tout
proche de terre, quoique la grève ne soit pis
rouâbUr — " Près de terre ! " répètent plusieurs
voix ; " nous n'avons pas été à terre depuis cinq
jours."
Un quart-d'heure après, la Sara et la Nancy
jettent Tancre à l'entrée de la rivière de la Tri-
nité, au milieu d'une nappe d'eau, unie comme
une glace. Libre à nous de nous promener sur
le pont, sans craindre de faire un faux pas. Mais
La GàÉpérie 269
M n'est pas enoOTe le pltis beau de la position :
la pointe de l'ouest est couverte de tockérs ; un
peu plus loin est une grève de sable, que nous
allons avoir le plaisir de parcourir.
Une goélette nous a précédés dans la baie.
(Jui sont nos voisins ? — " A qui la goélette ! "
— " A. M. Tremblay, de la Malbaie."—" C'est
justement le quai que la Sara a passé dans le
gros temps, au large du cap des Bosiers, " dit le
capitaine V. ; " c'est la tortue qui a été plus'
vite que le lièvre."
Pendant l'après-midi nous explorons la belle
grève de la baie de la Trinité, et nous visitons
un petit établissement de la compagnie de la
baie d'Hudson, situé sur la rivière, à une demi*
lieue plus haut. Quatre employés résident là,
pour faire la pêche du saumon et éloigner ceux
qui cherchent à trafiquer avec les Montagnais.
De notre promenade nous rapportons coquil
290 La Gaspéne
lages, oorsins, étoiles de mer, et de plus un
magnifique sanmon.
Sur la pointe de l'ouest, sont les morceaux à
demi i)ourris d'une croix, qui a été plantée en
ce lieu, il y a plus de yingt ans. Demain, si le
vent est aussi défavorable qu'il Ta été aujoui*
d'hui, nous la remplacerons par une croix
nouvelle.
Août, 3.
A huit heures du matin tout est prêt pour
notre entreprise ; nous nous rendons à terre,
munis de haches, de pinceaux et de peintures.
Les ouvriers se mettent au travail, abattent
deux sapins, les taillent et les clouent en croix.
Sur cette œuvre un peu rude, s'étend une
double couche de peinture ; et voilà la croix
prête à être élevée sur le rocher. Pour la
soutenir, quelques grosses pierres sont roulées
autour de sa base ; ainsi appuyée, elle pourra
résister aux plus rudes coups de vent. Les
équipages des trois goélettes, les employés de
La GnspéUe ^1
rétablissement et quelques pauvres sauvages
mantagais assistent à la bénédiction faite par
monseigneur de Sidyme ; tous viennent ensuite
baiser avec respect le pied de la croix.
Les hommes sont avides de laisser un sou-
venir après eux ; et, ce souvenir, chacun l'atta-
che comme il peut snr son passage. La date de
la bénédiction est tracée sut le montant de la
t5Toix, et les Tochers qui la «outiennént tsont
chargés de porter à la postérité leJs noms de»
ï)<erso!nne8 présentes. Tl n'y a pas mêùiê jusqu'à
7àcques et à Edouard, qui ne désirent voit
leurs noms peints en grosses lettres, à côté dé
celui de leur père. Ce mémento ne durera pro-
bablement pas longtemps, car la peinture n'est
pal^ cere perennius, mais il se conservera assez
bien, pour que, dans trente ans, un savant anti-
quaire s'amuse à déchiffrer ces caractères, et à
y découvrir l'histoire d'une tribu sauvage, où
quelques fragments d'un récit sur les voyages
Scandinaves. La croix rendra de pîuls^
292 La Oaspésie
grands services, en rappelant quelque pensée
religieuse aux équipages des nombreux navires
qui mouillent dans ce port.
Août, 4.
Matane au sud et Betsiamite au nord.
Aoûl, 5.
Nous passons la journée, en vue de Portneuf.
C'est un petit purgatoire que de louvoyer eu
face d'un gros vent. Le bâtiment, penché
sur le c6té, prend une allure saccadée, qui
TOUS ballotte comme le grain est ballotté dans
un van. A force de patientes recherches, vous
avez trouvé un coin où vous ne serez pas
exposé à rouler sur le pont ; vous bénissez
votre étoile et commencez à jouir de votre
bonne fortune, quand la voix du capitaine vient
vous arracher à vos rêveries, par les trois mots
magiques : *' Parez à virer. " Le bâtiment s'ar-
rête incertain. '* G-are aux têtes, " retentit de
l'avant à l'arrière ; c'est un avertissement cha*
La Oaspésie 2dS
ritable, qui vous engage à tomber à plat ventre
BUT le pont, si vous ne voulez être emporté à la
mer. A peine le lourd gui est-il passé en gron-
dant sur votre tête, que le bâtiment se penche
brusquement sur l'autre bord. Alors, mieux
vous étiez blotti avant ce changement, plus il
est probable que vous allez rouler à fond de
cale ou vous empaler sur une patte d'ancre. Et
combien d'autres bagatelles du même genre
s'unissent pour vous tourmenter ? Une vague
franchit le plat-bord et vient rafraîchir votre
sommeil ou tremper les feuilles de votre livre ;
un lourdaud, qui se hâte de changer les voiles,
s'assied sur votre joue, tandis que les souliers
ferrés d'un autre vous écrasent les orteils. Ami
lecteur, Dieu vous garde de passer trois longues
journées à louvoyer !
Août, 8.
De la rivière du Loup nous traversons au
pot à l'Eau-de-Vie. Accoutumés depuis six
semaines à un vaste horizon, le fleuve nous
9M 1^ Gaspésie
pamt éjtxQit, quoiqu^il ait ici sept lieues (}^ luf-
gear. Le spir, nous jetpns l'wcre à lit pc^nt^
aux Pins. Demain matin, nous arrêterons à
Grosse-Isle.
Août 9, 4 heures du malin.
Le bmit des chaînes, qui se déroulent lorsqiiie
l'ancre tombe à Teau, fait ^âter le lever des
plus paresseux. Arrivas à Qrosserlsle^ noiis
attendons la visite de l'ofiSlcier de santé, Yers
six heure^s, a. m., paraît une chaloupe à pavillon
jauner et gouvernée par un homme au, visage
long, blême et ombragé d*épais favorîi^- Avec
ce teint et cette figure, on le prendrait pour 1^
fièvre jaune elle-même, s'il n'était bep.ucoup
plus courtois. Ayant reconnu monseigneur de
Sidyme, le docteur P. s'eçipresse de lui offrir
sa chaloupe et l'invite à descendre à terre pont
visiter la chapelle et le missionnaire.
Déclarés sains de corps par messieurs les.
médecins, nous faisons route vers le terme du
£a Ga$p4sie 29#
voydgç, et vers 4 heures la Sara entre dans le
bafii^in de Québec. Sa £a.ible artillerie salue la
cajûtale du Bas-Cauada ; le paviilou des jours
soleuuels est étendu sur le pout pour être hissé
au çr^d mât ; en se déployant, il enveloppe
dans ses longs replis le bréviaire du curé de
Saiut'Isidore et le lance par-dessus le plat-bord,
Sonune toute : voilà la seule perte que nous
ayons faite dans tout le cours du voyage ; cet
accident est même bientôt réparé, car, grâces à
la libéralité de monseigneur de Sidyme, le livre
au teint bâlé, au couvert battu de la tempête»
aux feuilles jaunies par l'eau de la mer, est
remplacé par quatre beaux volumes, brillants
de jeunesse, de force et de santé !
Yoilà doBo Qiiébee, le lion du nord, assis en
roi sur son rocher escarpé, dominant les eaux
du grand fleuve, et environné de ses riches et
riantes campagnes. Dans le cours de notre
'wyS'get la nature ne nous a rien offert de si
magnifique.
296 La Gaspésie
A l'entrée de la rivière Saint-Charles, la Sara
est visitée par l'officier de santé, par un em-
ployé de la douane et par le capitaine du port ;
munis de leur permission, nous nous dirigeons
vers le quai que nous quittions, il y a environ
sept semaines. Et le groupe d'amis que nous
y laissâmes est encore là, environné d'une foule
considérable de citoyens, venus pour saluer
l'évêque de Sidyme.
— " Montez, messieurs ; montez ; " nous crie-
t-on. — Mais comment arriver jusque-là. Notre
goélette est échouée à deux brasses du quai et
à quinze pieds au-dessous de la plate-forme.
Cependant on fait glisser sur le gaillard une
longue échelle, dont nous sommes invités à
nous servir. De notre côté, nous tenons con-
seil au pied du grand mât : — *' Yoilà nos amis
qui nous attendent là haut ; monterons nous au
moyen de l'échelle tremblante et brisée que
voici ? Qu'en dites-vous, messieurs ? "
La Gaspésie 297
— " Non," répond Tun ; " nous sommes partis
leurs égaux ; nous ne ramperons point pour
remonter vers eux." — " Et pourquoi non ? c'est
le plus court chemin." — " Vous êtes bien
pressés ; moi, je ne monterai pas, car il fait si
noir, que d'ici en haut, je ne pourrai mettre la
main sur un seul échelon." — Or le préopinant
a la vue si basse, qu'il n'y verrait goutte, même
en plein jour. — " Point d'échelle ! point d'é»
chelle!" s'écrie M. F., qui a une aversion
profonde pour les échelles, depuis la mauvaise
nuit passée au pied de la grande échelle, près
du ruisseau à Manon.
Le poids de ce grave personnage, jeté dans
la balance, la fait pencher vers la négative. —
" Ça ne fera pas comme ça," observe le capi-
taine Y. ; '' mettez la chaloupe à l'eau : allons,
Benne, entends-tu? Voyons, Moyse, mon gar-
çon ; bordez les rames ; faites ça comme il faut,
devant le monde." — La chaloupe est préparée,
et elle nous conduit à un point du rivage, où
298 La Oa$péne
nous pouvons débarquer en observant tontes
les règles de la bienséance.
Adien! adien! légère Sara. Sur ton bord^
f ai passé des jours agréables ; accepte en m^
tour mes meilleurs souhaits. Que la main de
Constant Y. te soit propice ! Puissent les
tempêtes respecter ta forme si élégante et si
coquette ! Fuisse-tu, parée de ta robe blanche,
sillonner la mer x>6ndant de longues années !
f e retoQurne vers mes bois ; adieu pour la der-
mère ibis.
Deux ans après ce voyi^e, la Sara^ gréée è
neuf et fournie de voiles plus grandes que les
premières, partait de Québec pour le golfe de
Saint-Laurent. Une violente tempête la sbt-
prit sur les cotes du Labrador, et la jetaati
rivage, où elle fut complètement brisée^